True Story Award 2025
Shortlist

“On est d'ici, nous”

Au petit matin du 19 mars 2022, un ancien joueur professionnel de rugby d’origine argentine, Federico Aramburu, était assassiné en plein Paris, boulevard Saint-Germain. Deux ans plus tard, Society reconstitue le déroulé du drame et la trajectoire de la victime, ainsi que celle de son meurtrier présumé, Loïk Le Priol, militant du GUD et prototype d’une ultradroite qui passe à l’acte.

La Jeep est garée tellement près de la terrasse qu’elle semble vouloir prendre un verre. Ce 4x4 militaire stationne le long de la brasserie parisienne Le Mabillon, sur le boulevard Saint-Germain, à 4h48, comme le montrent les enregistrements des caméras de surveillance. À son bord, deux hommes, Loïk Le Priol et Romain Bouvier, 28 et 31 ans. À 5h01, ils sont rejoints par L. R., la petite amie de Loïk Le Priol, venue au volant d’une Fiat 500 bleue, qu’elle a elle aussi garée sur le boulevard. À cette heure, le trafic tourne au ralenti. Pour cette journée du 19 mars 2022 qui ne fait que débuter, Météo-France prévoit “un soleil magnifique sur la capitale” et anticipe des valeurs entre 6 et 14°C l’après-midi. Pour l’heure, le soleil ne s’est pas encore levé et la fraîcheur nocturne fait sortir un petit nuage de fumée de la bouche des trois jeunes gens. Désormais descendus de leurs véhicules respectifs, ils ont collé deux tables rondes près des chaises de bistro Mabillon avant de commander des cocktails et une bouteille de Sanpellegrino. Les bulles s’évaporent, comme l’énergie des trois amis. La soirée décline. Elle a commencé de longues heures plus tôt pour Le Priol et Bouvier, qui ont dîné ensemble dans un restaurant du XVIe arrondissement avec un ami policier. Sur la terrasse, Bouvier est le plus volubile, animant la conversation d’amples mouvements de bras. Le crâne dégarni, on le surnomme “Le Chauve” ou “Le Chaman”. D’une énergie mal contenue, il sourit, trépigne, frotte le bras de L. R., touille sa paille comme s’il tentait de briser le verre, tout en jetant des coups d’œil vifs autour de lui et parlant sans discontinuer. Quand Le Priol va aux toilettes, Bouvier poursuit son monologue face à une L.R. immobile, figée, comme sur pause. Quelques minutes plus tard, Le Priol revient, balaie la terrasse du regard, se rassoit et s’allume une cigarette, puis une autre. Dans le cendrier, ses mégots s’entassent, d’autres voltigent d’une pichenette sur l’asphalte.

À 5h21, deux nouveaux clients arrivent au Mabillon: Shaun Hegarty et Federico Aramburu. La terrasse est un échiquier aléatoire, avec un plan de table dressé par le hasard qui choisit de les placer à côté du trio Le Priol, Bouvier, L.R. Les deux groupes sympathisent. Hegarty s’allume une Marlboro Light, en offre une à la jeune femme et engage la conversation. “À ce moment-là, on est en mode festif sympa, il y a une bonne ambiance autour de la terrasse qui est dans le même état d’esprit, tout le monde est plutôt content”, remet aujourd’hui Shaun Hegarty. Lui et Federico Aramburu commandent chacun une pinte et un burger. Le premier, châtain bouclé aux yeux rieurs, a envie de parler. Il engage une autre conversation avec la table de derrière, tellement chaleureux qu’il en oublie la fraîcheur nocturne. Chemise entrouverte, le torse à la merci des passants, Hegarty rigole, fait même un shake poing contre poing avec Bouvier. Chacun à leur table, Le Priol et Aramburu restent en retrait, moins bavards, on les dirait méfiants, ou fatigués. L.R. est assise sur une chaise collée à Loïk Le Priol, comme si elle faisait tampon, ou trait d’union. C’est par elle que les deux tables communiquent. Hegarty et Aramburu sont assis dos contre la vitre, le regard orienté vers le boulevard. Autour, la désinhibition s’accroît. Assise à une autre table, une quadragénaire brune engage la conversation avant de se faufiler entre les chaises pour se joindre à eux avec le naturel d’une vieille amie extravertie par la nuit. L’alcool fluidifie les échanges, les trois tables n’en font plus qu’une.

1. Comme des cow-boys dans un saloon
Au Mabillon, Romain Bouvier et Loïk Le Priol sont comme chez eux. Le premier habite à quelques minutes à pied, rue des Saints-Pères. Le second est un habitué. Écharpe rouge enroulée sur un sweat à capuche et une parka sombre, Loïk caresse la joue de L.R., cheveux châtain clair tombant sur les épaules. Avec sa jupe sombre et ses collants noirs, elle a l’élégance bourgeoise, la silhouette endurcie par un blouson en cuir et des bottes de cavalière. L.R. ne rit jamais aux éclats, se contente d’un sourire contenu. Le Priol lui place une main derrière le dos, comme pour affirmer sa propriété. Pour décrire leur relation, la jeune femme déclarera lors de sa garde à vue, dont Society a consulté des retranscriptions: “Avec Loïk, c’est tellement instinctif, j’ai une espèce d’instinct ‘maternel’ où je sens les choses, c’est au-delà de la raison, c’est l’amour.” L’incandescence des sentiments révèle un revers moins romantique. Des proches de L.R. s’inquiètent en effet de cette relation, comme le révélera une amie interrogée par les policiers: “Elle m’a confiée qu’elle considérait Loïk comme quelqu’un de violent. Il boirait beaucoup et aurait une attitude perverse avec elle.” Loïk Le Priol entretient une amitié tout aussi abrasive avec Romain Bouvier, qu’il considère comme “un frère”. Les deux forment un duo fusionnel qui partage les soirées, l’idéologie, le casier judiciaire et la même passion pour les armes. L’expert psychiatre détectera après examen une “collusion narcissique” entre les deux hommes. Membres du Groupe union défense (GUD), un groupuscule d’ultradroite, Le Priol et Bouvier sont tous les deux fichés S pour leur sympathie à cette mouvance et leurs antécédents judiciaires font apparaître deux mentions similaires pour des actes de violence aggravée, en réunion, avec arme et préméditation, qu’ils ont commis ensemble. Une des deux agressions a été filmée par Loïk Le Priol lui-même. Le 8 octobre 2015, lui, Bouvier et une poignée d’autres militants du GUD se rendent chez Edouard Klein, alors président de leur groupuscule. Ils lui assènent des coups, le mettent nu, lui brûlent le corps avec des cigarettes, le forcent à danser la macarena. “C’est toi l’idole du fascisme? C’est toi le patron du GUD? (...) Magne ta chatte putain, t’attends quoi pour te foutre à poil? Dépêche-toi!” hurle Le Priol d’une voix d’adjudant. Il filme ces humiliations et menace de diffuser la vidéo, ce que Mediapart fera, expurgeant les minutes les plus dégradantes. Le motif du passage à tabac reste flou, mélange de vengeance, d’histoires de filles et de cocaïne.

Cette nuit du 18 au 19 mars 2022, sur la terrasse du Mabillon, Loïk Le Priol et Romain Bouvier sont justement en attente de leur procès pour ce lynchage, qui se tiendra en juin de la même année et au terme duquel ils seront respectivement condamnés à deux et trois ans de prison ferme. Pour l’heure, ils sont soumis à un contrôle judiciaire qu’ils méprisent impunément. “Ils avaient alors interdiction d’être ensemble et armés”, renseigne Me Véronique Massi, une des avocats de Shaun Hegarty. Ils sont pourtant assis côte-à-côte et portent chacun un calibre sous la parka, comme des cow-boys dans un saloon. La scène rappelle les préliminaires de l’expédition punitive chez Edouard Klein. Avant de le torturer, Bouvier, Le Priol et quelques amis avaient passé la soirée au Galway Irish Pub, quai des Grands-Augustins, en bord de Seine, à quelques centaines de mètres du Mabillon. Le Priol s’était montré agressif, insultant le personnel et giflant un client. La serveuse avait décidé d’étouffer le début d’incendie en fermant l’établissement plus tôt. Dans l’ordonnance de renvoi, elle précisait avoir vu Le Priol mettre sa main sous sa veste au niveau de sa ceinture, comme s’il allait sortir une arme, qu’il ne quitte pour ainsi dire jamais. “Des mecs voulaient lui péter la gueule c’est pour ça qu’il avait toujours au moins un couteau sur lui”, argue aujourd’hui un de ses amis à Society. Un élément confirmé par Bouvier, lequel confiera aux enquêteurs porter lui aussi une arme à la suite des menaces proférées par le père d’Edouard Klein, son ancienne victime. Quoi qu’il en soit, l’épais dossier judiciaire et militant n’empêche pas Loïk Le Priol de se rendre en octobre 2021 au Milipol, le salon de la sécurité intérieure, où il déambule avec un badge exposant pour une entreprise d’accessoires militaires baptisée FSMSK. Sa venue dans le salon de la surveillance et de la gestion des risques serait presque ironique si elle ne reflétait pas un relâchement préoccupant. “Un salafiste est marqué à la culotte alors que les radicalisés UD (pour ultradroite, ndlr), beaucoup moins”, alarme ainsi un employé de l’administration pénitentiaire en charge du suivi des radicalisés. Alors même que selon Europol, la France concentre à elle seule environ la moitié des dossiers terroristes d’extrême droite en Europe.

De leur côté, c’est une consécration que Shaun Hegarty et Federico Aramburu célèbrent ce soir-là. Les deux associés de 43 et 39 ans viennent d’apprendre que leur agence de voyages, Esprit Basque, a décroché un agrément pour la prochaine Coupe du monde de rugby. Ils vont pouvoir vendre des voyages en France et des places pour des matchs qui se dérouleront à l’automne 2023. “Ça voulait dire qu’ils allaient travailler en tant qu’officiels, c’était un rêve pour un agent de voyage sportif”, souligne Maria, l’épouse de Federico Aramburu et mère de leurs trois enfants, aujourd’hui âgés de 4, 10 et 12 ans. Le matin même, “Fédé” est arrivé de Biarritz par avion. Après l’atterrissage à Orly, il a sauté dans un RER, est sorti à Châtelet, a traversé la Seine à pied pour rejoindre à 9h30 le restaurant Volver, rue Dauphine. Quand il monte à Paris, Aramburu s’installe presque toujours dans ce resto tenu par son ami Carlos Muguruza, argentin comme lui. L’adresse est devenue son bureau, un open-space baroque avec un portrait de Maradona, une réplique de la Coupe du monde de football et un maillot dédicacé de Lionel Messi. Federico s’y installe, sort son ordinateur, passe des coups de fil, organise des rendez-vous. Parfois, il y effectue des présentations commerciales, accapare les écrans géants pour y projeter des PowerPoint ou organise des dîners avec des clients. Il prend le contrôle de la musique, passe La Mano de Dios du chanteur Rodrigo Bueno, entonne le refrain, “Marado, Marado” derrière le bar, volubile, ambianceur devant une assistance grisée par cette plongée dans la ferveur argentine.
Shaun Hegarty et Federico Aramburu se sont rencontrés en 2004. Ils sont alors tous deux joueurs professionnels du Biarritz Olympique et jouent au même poste, au centre. Pour le reste, tout les oppose. Hegarty est un enfant du pays, né d’une mère bayonnaise-biarrote et d’un père néo-zélandais d’origine irlandaise atterri dans les Pyrénées-Atlantiques par les hasards du rugby. Federico Aramburu est né à La Plata, ville satellite de la capitale argentine, Buenos Aires. Ils ont quatre ans de différence. L’un est un jeune du cru prometteur, l’autre un international expérimenté. Shaun est solide, 1,88 mètre pour 90 kilos, quand “Fédé” est un peu plus petit, un peu moins lourd. Aramburu est titulaire, Hegarty déjà content d’être remplaçant. Ensemble, ils seront champions de France en 2005 et 2006, puis se quitteront, chacun poursuivant sa carrière dans des villes différentes: Perpignan, Dax, puis Glasgow pour Federico ; Bayonne et Narbonne pour Shaun. Les deux finissent néanmoins par se retrouver là où tout a commencé, à Biarritz. “On se croise dans la rue, on provoque un bouchon parce que chacun arrête sa voiture. On est trop contents de se retrouver, les gens derrière klaxonnent. Je l’invite chez moi. ‘Qu’est-ce que tu deviens? –J’arrête ma carrière. –Moi aussi!’” rejoue Shaun Hegarty. Ils se jettent ensemble dans l’aventure de la reconversion professionnelle. Leur point de départ est ce qu’ils connaissent de mieux, le rugby. Ils y greffent ce qu’ils aiment, les voyages. Ainsi naît en 2014 Esprit Basque, une agence de voyages autour du rugby, avec un catalogue d’excursions en Irlande, Écosse, Argentine ou France. Voilà pour l’idée. La mise en œuvre est moins limpide. “On n’avait pas de bureau, on travaillait chacun chez soi, on s’appelait 40 fois par jour pour ne pas se dire grand-chose parce qu’on n’avait pas de clients”, rit Shaun. L’entreprise grandit. “Fédé”, le créatif au contact facile, doit apprendre la patience et le travail administratif. Shaun, plus académique et organisé, se concentre pour “essayer d’attraper les idées”. Le Covid vient tout stopper. Et s’ils arrêtaient? L’étau sanitaire se desserre, un horizon s’ouvre: la Coupe du monde 2023 en France. Ils se fixent l’objectif de décrocher l’agrément.
Ce 18 mars 2022, Federico commence d’abord par fêter l’obtention de son sésame en dînant au Volver avec des clients et des joueurs argentins à la retraite, Marcelo Bosch, Octavio Bartolucci et José Orengo. Gonzalo Quesada, alors entraîneur de l’équipe parisienne du Stade Français, doit les rejoindre. Vers 20h, il décline. Federico ronchonne, le traite “d’échappé”. Mais ils se reverront, ils en auront d’autres, des vendredis soir, pense Quesada. Vers 1h du matin, le Volver ferme. Shaun rejoint Federico. Le lendemain, ils doivent accompagner un groupe au Stade de France pour assister au dernier match du Tournoi des Six Nations, France-Angleterre. La France est favorite, elle doit s’imposer et de fait, s’imposera, décrochant son premier Grand Chelem depuis 2010. Mais en attendant, les deux associés se rendent rue Princesse, à deux minutes à pied du Volver. Ils rencontrent des amis, discutent, vident des verres, en recommandent, migrent à l’Alégria dans la rue Guisarde voisine, entrent au Pousse au crime, un bar-discothèque à la façade lambrissée et, vers 5h, finissent par avoir faim.

Le Mabillon est un lieu de convergence situé à la jonction de deux cercles: le Paris du GUD et le Paris du rugby. Joueurs et supporters s’agglutinent dans ce coin de Saint-Germain-des-Prés, autour de la rue Princesse, surnommée la “rue de la soif”, où l’on s’enivre lors de troisièmes mi-temps qui échouent traditionnellement au Pousse au crime. Le GUD aussi écume le quartier depuis des décennies. Créé en 1968 dans le but de fédérer les étudiants nationalistes après plusieurs dissolutions d’organisations similaires, le Groupe union défense gravite dans un périmètre restreint, autour du croisement des boulevards Saint-Michel et Saint-Germain. Dans son livre aux allures de manifeste paru en 1995, Les Rats maudits, le GUD décrète comme “son périmètre sacré” l’espace compris entre le carrefour de l’Odéon et la Seine. Il revendique pratiquer le coup de poing et “des actions toujours plus brutales (...) pour assainir le quartier”. Le GUD aime les bars, avec une préférence pour les pubs. Quelques établissements servent de points de rassemblement où les membres viennent en habitués, sans besoin de se donner l’adresse, dans un mélange de paranoïa et de recherche d’entre-soi. “Quand on sortait le soir, on limitait au max les contacts par téléphone, on se disait: ‘Si ça se trouve, y a écoute’, même pour des trucs anodins. Dans les pubs, il n’y a pas de rap, que du bon rock et l’alcool, ça y va à foison. C’est à la bière qu’on tournait et c’est pas à la bière qu’ils se saoulent en banlieue...” persifle à Society Nicolas*, ancien adhérent du groupuscule.
Le Mabillon compte en journée une clientèle de touristes. On vient y avaler un burger à 24 euros en parlant l’anglais, le danois, le coréen ou l’arabe. De riches Saoudiens y ont leurs habitudes, commandant du whisky dans des théières. La terrasse est à peine dérangée par le passage en trombe de voitures ministérielles, gyrophares allumés. L’Assemblée nationale se situe à une extrémité du boulevard Saint-Germain, et plusieurs ministères se trouvent dans le quartier. Une fois la nuit tombée, Le Mabillon reste un lieu de mélange. L’établissement, étiqueté “restaurant festif”, est ouvert sept jours sur sept, quasiment 24 heures sur 24. La vraie bascule survient à 2h. La brasserie mute alors en théâtre nocturne agité, accueillant tout ce que les bars et discothèques des environs ont expulsé. “Avant 2h, c’est super. Après 2h, c’est un carnage. On a l’impression que c’est la pleine lune tous les soirs”, tente d’en rire Abel*, un ancien employé. Ivresse, bagarres et autres réjouissances s’invitent en terrasse. Les serveurs se font interpeller par “sir”, “monsieur”, “chef” ou “frérot”, dans une palette de cordialité aussi variée que le pouvoir d’achat de sa clientèle. C’est là que ce fatal 19 mars, Federico Aramburu et Loïk Le Priol, deux individus que tout oppose, se retrouvent aimantés par la nuit, assis à deux tables à bouts touchants, à la lisière de leur monde. Ni en plein Paris du rugby ni dans un fief du GUD, comme sur terrain neutre.

5h30. Dans 30 minutes, Le Mabillon va fermer. Dans 39 minutes, six balles sortiront du revolver Long Colt calibre 32 que Loïk Le Priol porte à la ceinture. Indétectable, impensable même, devant l’amabilité qui règne en terrasse. Un des vigiles du Mabillon a beau tourner, il ne voit rien, n’imagine rien. Avec sa doudoune qui descend à mi-cuisse, il circule à l’affût du moindre débordement, tourne la tête comme s’il exhibait aux caméras de surveillance le dégradé de sa nuque. Avec son collègue, ils patrouillent, entrant par ici, sortant par là, n’offrant aucun angle mort à leur vigilance. Un serveur avec chignon et gilet sans manches sur laquelle est cousu “Mabillon” en lettres d’or sert un café viennois. Loïk Le Priol manipule une bougie, la place au creux de sa main, le regard perdu dans la flamme. Le serveur revient, les mains en croix, signe que la récré alcoolisée est terminée. Federico Aramburu et Shaun Hegarty finissent de manger, joues gonflées, mâchoires au travail. Le serveur apporte le lecteur de carte, Hegarty pianote son code. Une table se retire: un couple, lui en costume, elle en manteau de fourrure, escarpins et maquillage appuyé, une rose à la main. Ils s’éloignent, sans se douter qu’ils viennent de quitter ce qui sera bientôt une scène de crime.

2. “Lâche-le, lâche-le, lâche-le!”
Avec ses bois, son château à tourelles, ses dépendances et les deux rivières qui l’entourent, l’institut Notre Dame d’Orveau ressemble à un domaine seigneurial. Situé au creux d’un coteau dans la campagne au nord du Maine-et-Loire, ce collège-lycée est situé à un kilomètre de la sortie du village de Nyoiseau, et semble à l’écart du monde. Loïk Le Priol a passé une partie de son adolescence dans cet établissement dont la devise est “éduquer, instruire, évangéliser”. Les messes y sont fréquentes et s’accompagnent chaque semaine d’une adoration, un office plus long avec chorale et prière à genoux. “Loïk Le Priol a été scolarisé dans notre établissement durant quelques mois pendant son année de 5e, rapporte par e-mail Matthieu Roucher, directeur de l’école. Il a été rapidement renvoyé pour des faits de violence et des idées incompatibles avec notre projet d’éducation chrétien associé à notre mission de service public.” Pourtant, son passage dans l’établissement va marquer les esprits pour plusieurs années. Les sympathies pour l’extrême droite ne sont pas rares à Notre Dame d’Orveau. “C’est un bahut qui s’est renfermé sur lui-même et s’est vachement politisé. Dans la salle des profs, c’était axé extrême droite. Parmi les élèves, on a eu la fille de Marine Le Pen, la fille Châtillon, la famille Chauprade, les enfants Gannat”, liste un ancien salarié, en référence aux enfants de Pascal Gannat, ancienne tête de liste Rassemblement National et ancien directeur de cabinet de Jean-Marie Le Pen, à ceux d’Aymeric Chauprade, ancien député européen Front National, et à ceux de Frédéric Châtillon, ancien membre du GUD et proche de Marine Le Pen. “Ils mettent leurs enfants à l’abri de leurs casseroles à Paris”, suppose cet ex-employé. La famille Le Priol fait de même. Habitant en Île-de-France, les parents envoient leur fils à 320 kilomètres au sein d’un établissement qui cadre probablement avec leur sensibilité politique. “Denis, le père, est un très bon copain à moi depuis 40 ans”, confiait à Ouest-France le 24 mars 2022 Jean-Romée Charbonneau, ancien chef de file du Front national dans les Deux-Sèvres.
Le dimanche 25 mars 2012 au matin, quelques semaines avant le premier tour de l’élection présidentielle, plusieurs cars seraient partis du parking de l’établissement scolaire pour se rendre à un meeting de Marine Le Pen à Nantes. Matthieu Roucher dément, un membre du personnel confirme. Quoiqu’il en soit, le parking a bel et bien déjà servi de tribune à une radicalité décomplexée. Un jour, un membre de l’équipe pédagogique, pris à partie par des élèves, y a retrouvé des croix celtiques dessinées sur les graviers autour de sa voiture. La direction n’est pas non plus en reste quand il s’agit d’exprimer son désaccord. Lorsqu’au lendemain de l’attentat de Charlie Hebdo, le 7 janvier 2015, le président de la République, François Hollande, avait demandé qu’une minute de silence soit observée dans toutes les écoles du pays, à Notre Dame d’Orveau, les enseignants furent convoqués par le directeur d’alors, Yann de Cacqueray-Valménier. “Il débarque et dit: ‘Tant que je serai directeur, il n’y aura pas de minute de silence, ce sera une messe en mémoire des martyrs contre le blasphème.’ Le lundi après-midi, tous les gamins sont partis à la messe”, rapporte un témoin. Contacté, l’ancien directeur n’a pas souhaité répondre à Society.

Dans cette pépinière d’ultradroite, Loïk Le Priol a laissé le souvenir d’un élève incontrôlable, en proie à des pulsions de violence. “Avec lui, rien ne se réglait sans des coups, c’était un ultraviolent, un sanguin”, renseigne un ancien professeur. Ce coin rural du Maine-et-Loire abrite d’autres établissements privés catholiques, comme l’institut Bois-Robert, à Bécon-les-Granits. Pendant sa scolarité, Loïk Le Priol aurait entretenu des contentieux avec certains élèves de ces écoles. Au point de se retrouver une fois en fin de semaine à la gare d’Angers, nœud de transport entre leurs collèges et Paris, pour en découdre sur les quais. “Le Priol a poussé un gars sur les voies, les gamins d’Orveau étaient terrorisés”, assure un membre du personnel. Même après son départ, Loïk Le Priol a continué de hanter les lieux. En 2012, l’institut Notre Dame d’Orveau fête ses 100 ans. Anciens élèves et professeurs sont attendus sur les pelouses du château pour des festivités où esclandres et coups de sang feraient mauvais genre. La rumeur de sa possible venue les fait frémir. “C’était la hantise de tout le monde, des gamins du bahut l’avaient vu sur Paris en état d’ébriété en train de casser la gueule à des Noirs et des Arabes”, remet un ancien professeur.

En septembre 2010, le collège terminé, Loïk Le Priol intègre l’École des mousses, sas d’entrée avant l’armée. Malgré sa nature électrique, il passe avec succès les entretiens de recrutement, réussit les tests psychologiques et intègre cet établissement situé au Centre d’Instruction Navale de Brest. Il y reste un an. Dans le Finistère, il n’est ni viré ni puni. Son dossier disciplinaire est vierge, la direction relevant tout au plus une personnalité disons, nerveuse. “C’est quelqu’un de physique, qui a du caractère. Il avait besoin d’être contrôlé assez fermement et drivé en rênes courtes. La liberté était forcément source de conneries chez lui”, ausculte ainsi Pascal Gilloury, ancien directeur de l’école. Son amour de la castagne et ses coups de sang? Pas un problème. Son jet d’extincteur ou de fer à repasser dans la tête d’un de ses camarades qui finit à l’hôpital? Pas vu. Ses débordements pendant les cours de self-defense où il dépasse les bornes et fait mal à ses adversaires? Un bon point. “L’agressivité n’est pas forcément rédhibitoire. Si elle est contrôlée, ça devient un atout”, justifie Gilloury. Ses formateurs d’alors louent la force de caractère et les aptitudes physiques du jeune Le Priol, qui excelle lors des exercices de tir. “On voyait qu’il avait une appétence pour ça, il n’avait pas peur, il prenait le fusil en main, il savait le démonter rapidement, alors que nous, on jouait à la Playstation: ’Putain, c’est en métal ça! Je croyais que c’était du plastique’”, ironise Gaspard*, élève dans la même promotion. Derrière son attrait pour la bagarre, ses camarades détectent chez lui une personnalité à la noirceur insondable. “Il aimait la violence, ça le passionnait. Il disait: ‘Si tu veux, on se met dessus’, juste pour la rigolade. Il aimait faire mal mais il aimait recevoir des coups pour se sentir vivant, aussi. Un drôle de profil psychologique”, dissèque Gaspard.

A l’École des mousses, tous les apprentis reçoivent tous une pension mensuelle de 80 euros. Beaucoup de jeunes sont issus de milieux modestes et, pour certains, il s'agit de leur unique source de revenus. Pour Loïk, la somme semble dérisoire. “Je ne sais pas comment ça se passe dans sa famille, mais il avait toujours du pognon. C’était le pote à avoir si on voulait fumer des clopes”, sourit Gaspard. Le patronyme Le Priol est bien connu des passionnés de véhicules de guerre. Son père, Denis, ancien militaire, possède le garage automobile Jeep Village, à Saint-Germain-lès-Arpajon, dans l’Essonne. Il a fait des apparitions dans l’émission de télévision Vintage Mecanic sur RMC Découverte, où on le voit réparer des voitures de l’armée. L’aisance financière de la famille rejaillit sur le fils, qui renforce sa popularité à l’École des mousses. “Il est captivant, fédérateur. Loïk est persuadé qu’il a la vérité. C’est un gars hyper-charismatique, très susceptible et très attaché à sa masculinité. Il va trouver les maillons faibles dans le groupe et va les prendre sous sa coupe”, décrypte encore Gaspard.
Son aura s’accroît à l’évocation de son appartenance à un groupuscule dont beaucoup ignorent l’existence, le GUD. À l’origine, l’organisation est un syndicat universitaire. Jamais Le Priol ne s’assiéra sur les bancs d’une faculté mais il prétend y adhérer à 16 ans. “Il y a quelques étudiants au GUD qui essayent de travailler la pensée du groupe mais concrètement, c’est devenu une bannière pour des gens qui veulent juste se la mettre”, schématise Nicolas, l’ancien gudard. D’après ses camarades, Le Priol intègre le groupuscule via le milieu des supporters de son club de football de cœur, le Paris Saint-Germain. Vêtu de son bomber Everlast, souvent un signe distinctif des ultras d’ultradroite, Le Priol se vante de faits d’armes où il est plus question de coups de poing que d’amour du beau jeu. “Il le disait librement à la cantine: ‘J’ai fait une ratonnade ce week-end.’ Il se vantait d’être du GUD, du Kop of Boulogne. Il n’aimait pas les étrangers, ça se sentait”, sonde Gaspard.
La nuit, à Brest, Le Priol et quelques autres descendent avec des lampes frontales sous l’école, dans les bunkers et les tunnels désaffectés datant de la Seconde Guerre mondiale. “Les reliques nazis l’intriguaient”, assure Gaspard. D’autres expéditions ont lieu en plein jour et déclenchent une même montée d’adrénaline. Le mercredi après-midi, les apprentis mousses ont quartier libre. Obligatoirement en uniforme, avec vareuse et bachi, le bonnet à pompon rouge, certains se rendent à la supérette du coin, d’autres rejoignent le centre-ville de Brest après une traversée du quartier populaire de Kerourien. Pour Loïk Le Priol, la balade se transforme souvent en bataille rangée. “Il croise alors ce qu’il déteste: des gars de cité. Ça devient vraiment violent, avec des cutters, des barres de fer. Il y en a qui reviennent fracassés, dont Loïk”, observe Gaspard. L’année suivant son départ, le règlement sera modifié. Les élèves auront désormais interdiction de sortir en uniforme. Loïk Le Priol, malgré un profil psychologique troublant qui interroge sur le recrutement de l’armée, intègre, lui, l’École des fusiliers marins, devient membre des commandos, participe à l’opération Barkhane au Sahel et obtient deux médailles de la valeur militaire.

Les militaires. Ce sont justement eux qui exercent le pouvoir en Argentine quand Federico Aramburu voit le jour en 1980. La dictature se terminera trois ans après sa naissance, “un soulagement pour toute la famille”, euphémise aujourd’hui sa mère, Cecilia Aramburu, qui a perdu des proches, victimes de la répression: un cousin, des amis, des voisins. Le bilan humain de la junte avoisine les 15 000 morts et 30 000 disparus. “L’inhabituel devenait naturel, ‘lui est mort’, ‘lui aussi’, il y avait tant de victimes que les gens s’accoutumaient”, rappelle-t-elle. Son premier ami à disparaître se nomme Hernan Rocca. Étudiant en médecine, il joue au La Plata Rugby Club. Entre 1975 et 1978, 20 joueurs de cette équipe seront enlevés, torturés et assassinés par les militaires au pouvoir. Devant cette hécatombe, la famille Aramburu ne reste pas inactive. À l’époque, des mères originaires de La Plata se regroupent. Elles portent un foulard blanc et marchent silencieusement devant le palais présidentiel, sur la place de Mai, à Buenos Aires, pour exiger la vérité sur leurs enfants disparus. Elles se font expulser, intimider, mais reviennent inlassablement. Un des oncles de Cecilia, Emilio Ogando, est greffier. En 1979, malgré les risques, la peur et les pressions policières, il décide de signer de sa main l’acte fondateur de leur association baptisée Les Mères de la place de Mai, qui deviendra un symbole de la lutte contre la dictature et recevra en 1992 le prix Sakharov, récompensant des individus ou des organisations ayant œuvré pour les droits humains et la liberté d’opinion.
Quand la démocratie est restaurée, le petit Federico est emporté par ses parents dans le tourbillon politique qui suit. Sa mère est journaliste, son père avocat. Ils déménagent à Buenos Aires, militent et manifestent régulièrement pour la jeune démocratie. À 7 ans, Federico défile dans les rues, crie des slogans avec tant d’énergie qu’un leader syndical s’approche de Cecilia et lui demande: “Je peux vous emprunter votre fils pour motiver mes troupes?” Federico Aramburu découvre le rugby grâce à un copain d’école, le fils de Leopoldo Moreau, député, proche du premier président démocratiquement élu, Raul Alfonsin. “Fédé” joue au club de CASI et à partir de 2004, il est appelé en équipe nationale. Lors d’un match avec les Pumas –le surnom de l’équipe d’Argentine–, il saute pour récupérer un ballon haut, un violent placage s’ensuit. Le stade gronde. Dans les vestiaires, après la rencontre, Diego Maradona descend rencontrer les joueurs. “Qui est le ‘loquito’ (le petit fou, ndlr) qui a subi ce plaquage?” interroge-t-il. Les visages se tournent vers “Fédé” et son gabarit ordinaire, presque frêle pour ce sport. Pondéré, fair-play, Aramburu écopera d’un seul carton rouge de toute sa carrière. Régulièrement capitaine, il a même porté le brassard quand il jouait à Glasgow, alors qu’il ne parle pas un mot d’anglais. Sa femme, Maria, traduit les causeries sur papier, il les récite ensuite dans le vestiaire pour galvaniser, rassurer ou féliciter ses coéquipiers.

À 5h52, sur la terrasse du Mabillon, l’ambiance se raidit subitement. La bonhomie s’évapore en une phrase quand Loïk Le Priol insulte deux autres clients attablés plus loin. Éméchés, les mâchoires glissantes et la diction pâteuse, ces deux trentenaires se sont adressés à lui sans agressivité apparente, mais Le Priol se braque et entre dans une colère noire. “Je ne sais pas exactement ce qu’ils se disent mais on voit qu’ils bataillent. Nous, on dit: ‘Laissez tomber, ça sert à rien’”, replace Shaun Hegarty aujourd’hui. Un air glacial souffle sur la terrasse. Le Priol éjecte sa cigarette, se lève et se rapproche d’Hegarty. “Ils nous demandent: ‘Vous venez d’où?’ On répond: ‘On est argentino-basques et français, et vous?’ Ils disent: ‘On est d’ici, nous’, en montrant le sol”, continue le rugbyman. Le Priol empoigne le bras d’Hegarty. De son autre main, il enserre sa nuque et murmure: “Tu sais qu’on est des forces spéciales?” Les paroles de Le Priol marquent moins que les yeux de son acolyte. “Bouvier avait un regard noir mais à aucun moment, alors, je n’imagine qu’ils peuvent être aussi dangereux”, confie Shaun Hegarty. Le vigile intervient. Pas maintenant, pas si près de la fin, le bar ferme dans huit minutes. Le Priol se rassoit. Pour Hegarty, le cœur n’y est plus. Il quitte la terrasse. D’un mouvement de tête, il demande à Aramburu de le suivre. Le serveur à chignon empile les chaises, retire les nappes. Le décor se vide. À 6h pile, Federico Aramburu va répondre à l’agressivité du gudard à sa façon, par une facétie de vestiaire qui va signer son arrêt de mort. Il prend son temps, remet sa serviette sur la table, s’applique comme s’il soignait une blague à venir, laisse passer le serveur, se glisse derrière Le Priol, avant de tirer sur sa capuche. Le Priol tombe sur les fesses dans une scène d’humiliation plus enfantine que brutale.

“Le GUD, ça te dope l’ego. Tu as une fierté identitaire de te dire: ‘T’es européen, t’es français, t’es chez toi. Tu vas pas te laisser marcher sur les pieds.’ On a le mythe du duel, du un-contre-un chevaleresque, sauf que c’est souvent à armes inégales. Quand on a deux grammes et qu’il y a un mec en face, on n’a aucun état d’âme à y aller à cinq”, cingle Nicolas, l’ancien du GUD. Face à ce qu’il doit considérer comme une humiliation insupportable, Loïk Le Priol se relève. Il saute sur Aramburu. Lui décroche un direct dans la mâchoire. Aramburu réplique. Bouvier se lève d’un bond, “il tape mon pote, cet enculé”, se jette sur Hegarty qui a la main droite dans la poche et la gauche prise par une cigarette. Il balance son mégot. Bouvier esquive le premier coup. Lui en met deux. Le Priol et Aramburu tombent. Ils forment une boule humaine et s’empoignent sur le passage protégé qui n’a jamais aussi mal porté son nom. “Lâche-le, lâche-le, lâche-le!” rugit une blonde en robe noire, justicière surgie d’on ne sait où. Un couple en doudoune regarde le combat. Une banale rixe de sortie de bar, doivent-ils penser, le folklore viriliste d’une fin de soirée gâchée. En retrait, L.R. replace une mèche de cheveux. Elle n’affiche ni l’envie ni l’énergie d’assister à un spectacle auquel elle semble habituée. Les serveurs séparent les lutteurs. Hegarty et Aramburu s’éloignent à pied, et s’enfoncent dans l’obscurité en direction de leur hôtel, le Prince de Conti, situé à 400 mètres du bar. “On est partis en se disant qu’on était trop vieux pour ça, replace Shaun Hegarty, Fédé avait la joue enflée et mon œil commençait à rougir... les débiles. On se retrouve devant un hôtel et je dis à Fédé: ‘Viens, on va demander des glaçons’.”
Pendant ce temps, retenus par les serveurs du Mabillon, Le Priol et Bouvier trépignent à côté d’une L.R. toujours impassible. Le personnel assure qu’Aramburu et Hegarty sont montés dans un taxi, qu’ils sont désormais loin. D’après le témoignage d’un serveur recueilli par les enquêteurs, Le Priol, décrit comme étant le plus énervé, sort alors un brassard ciglé “police” et montre son arme. Le serveur recule. Une cliente affirmera avoir entendu Bouvier lancer au vigile: “Pourquoi tu ne nous as pas laissé les niquer?” Lors de son interrogatoire, Bouvier contestera cette version: “Je n’ai jamais dit ça. Je n’ai jamais vu ça. Je n’ai jamais fait ça.” Avaient-ils vraiment un brassard de police? La question fait sourire Nicolas, l’ancien gudard. Arrêté à plusieurs reprises en marge de manifestations ou de bagarres, il lui est arrivé de mesurer une étonnante proximité entre le GUD et une partie des forces de l’ordre: “C’est arrivé plusieurs fois que les flics nous disent: ‘Les gars, on est d’accord avec vous, mais s’il vous plaît, calmez-vous.’ Quand ils m’ont sorti de garde à vue, je me suis promené en chaussettes dans le commissariat. Je n’étais pas menotté alors que j’aurais dû l’être. Je sentais de la sympathie.”

L.R. et Bouvier montent dans la Jeep et démarrent. Le Priol court vers le quartier de l’Odéon. À chaque intersection, il s’arrête, scrute les environs avant de repartir à toute allure jusqu’au carrefour suivant. Il jette des coups d’œil, aux aguets, en chasse sur des trottoirs vides et sous le regard morne d’un bus 96 direction Porte des Lilas. Hegarty et Aramburu sont en réalité à 50 mètres du Mabillon, sur le boulevard Saint-Germain, dans l’hôtel Welcome, là où ils se sont arrêtés demander des glaçons. Le Priol est passé devant sans les voir. À 6h07, les deux anciens rugbymen ressortent et tombent nez à nez avec Bouvier et L.R., visiblement à leurs trousses dans la Jeep. Elle est au volant, les dépasse, recule et s’arrête à leur hauteur. Bouvier descend. Aramburu s’avance vers lui. Ils sont à un mètre l’un de l’autre, sur la voie. Ils s’expliquent quelques secondes avant une rapide empoignade. Puis à 6h08, quatre détonations retentissent, quatre flashs lumineux qui font trembler les façades haussmanniennes. Deux balles touchent Aramburu. Après avoir tiré, Bouvier part en courant rue de Seine, puis rue de Buci. Loïk Le Priol, qui a entendu les coups de feu, fait demi-tour et se rapproche à toute allure.

3. “Tu penses que je vais aller en enfer?”
La discothèque le Sham’s, à Djibouti, partage peu de choses avec Le Mabillon, mais les deux établissements se rejoignent sur trois points: ils ferment au petit matin, ils ont chacun leur lot de clients interlopes et Loïk Le Priol y a déjà fait couler le sang à l’aube. Le 5 juin 2015, à 4h50, une prostituée de 32 ans sort en pleurs du Sham’s, défigurée, la lèvre en sang, comme Society a pu le constater sur une photo. La jeune femme accuse Le Priol et deux autres militaires français de l’avoir tabassée. Entendu par la police pour violence volontaire, Le Priol évite la mise en examen grâce à une transaction financière entre la victime et l’armée française, avant d’être rapatrié à Paris avec un arrêt maladie. On lui diagnostique un état de stress post-traumatique. Plusieurs incidents alourdissent son dossier disciplinaire, selon des sources judiciaires consultées par Society. Le Priol est radié de l’armée. Il se lance alors dans la vie civile, avec les mêmes principes que ceux en vigueur au sein du GUD: jouer avec les interdits, imposer ses règles et faire parler les armes en cas de besoin. Il crée une marque de vêtements, Babtou Solide Certifié, populaire auprès d’une clientèle identitaire, loue les véhicules militaires de son père pour des tournages, comme le clip La Zone, du rappeur Ninho. Dans la vidéo, Le Priol apparaît au volant d’un blindé, le bas du visage dissimulé par un cache-cou imprimé camouflage. Bouvier est dans le même véhicule, posté sur une tourelle, à la place du tireur. À partir de 2016, Loïk Le Priol se lance dans la vente de compléments alimentaires de la marque Kyäni. Dans la région de Toulon, il monte un réseau de distribution et se rémunère grâce aux commissions de ses commerciaux, à qui il promet des salaires insensés, dépassant les 30 000 euros mensuels. Il harangue ses anciens camarades de régiment pour qu’ils rejoignent ses troupes. L’un d’eux se laisse convaincre, avant de se raviser: “Arrivé à une réunion, je flaire l’arnaque façon pyramide de Ponzi.” “En bas de l’échelle, ils gagnent 100 ou 200 euros. Il n’y a pas de stock, pas de locaux et une armée de salariés dissimulés qui sont en fait des gens qui se mettent en autoentrepreneurs, à qui on a vendu du rêve. C’est pas considéré comme une pratique illégale en France, alors qu’elle l’est dans d’autres pays, mais c’est hypersulfureux”, perce Philippe Miller, journaliste et spécialiste de ce genre de montage pour le site warning-trading.com. Qu’importe, Le Priol se mue en rabatteur charismatique, se met en scène comme un influenceur dans des vidéos avec des Maserati, des Lamborghini, ou devant un large public ébahi. À en croire les stories publiées sur ses réseaux sociaux, il part ensuite vivre en Espagne, où il vend cette fois des placements financiers douteux. “Regardez, je fais du trading, je vous vends ça dans une baraque énorme avec piscine, imite un ancien camarade, impressionné par le train de vie de son ex-frère d’armes, qu’il a vu dans des stories voler en hélico ou faire du parachute en Corse. Kyäni lui a fait gagner beaucoup de thune. Vu qu’il n’est pas trop con, il a dû se rapprocher de mecs qui lui ont fait faire des investissements sympathiques qui lui ont fait gagner encore plus.”
À partir de 2019, Loïk Le Priol se lance dans une nouvelle activité: organisateur de soirées. Ces dernières ont lieu dans la propriété familiale du domaine de L’Octopus, à Draguignan. Cette villa a la forme d’une pieuvre, avec un toit arrondi, des murs qui dessinent des tentacules en arche au-dessus d’une piscine, le tout cerné par une oliveraie de quatre hectares. “Le papa Le Priol cherchait un domaine dans le Sud de la France pour sa retraite, il l’a acheté dans les deux millions d’euros et ils ont remis au moins deux millions de travaux”, évalue Robin Dubois, un traiteur de la région contacté en 2019 par un Le Priol désireux de louer le lieu pour des événements et des mariages. Au volant de sa Jeep, Le Priol fait le tour du propriétaire, roulant entre les restanques, ces murets en pierres qui soutiennent les terrasses du terrain escarpé. “Il m’a fait visiter tout le domaine pour voir si on pouvait faire des cérémonies laïques, des photos dans les oliviers, des trucs comme ça. Après, ils ont dérivé en boîte de nuit parce que c’était plus rentable”, résume Robin Dubois. À partir de 2020, L’Octopus devient une discothèque et Le Priol se transforme en gérant ingérable, pour la plus grande joie des voisins du quartier du Flayosquet, connu jusque-là pour son calme et son cadre naturel préservé. “Quand vous avez à 3h du matin, 1 000 ou 1 200 voitures qui défilent dans un petit chemin étroit, c’est un délire, ça klaxonne, ça gueule, ça dérape, ça casse des bouteilles”, synthétise Robin Dubois. Situé sur un vallon, le domaine arrose en décibels tous les environs. Des plaintes sont déposées. Une association de riverains, Le Collectif du Seyran, se monte et éructe en mairie contre les débordements, les risques d’incendie et les nuisances sonores. Le 31 octobre 2020, en plein confinement, une soirée clandestine a lieu au domaine. Une enquête est ouverte pour mise en danger de la vie d’autrui, avant un classement sans suite pour “infraction insuffisamment caractérisée”. Une fois la crise sanitaire passée, L’Octopus réactive ses tentacules et les agite dans un déferlement d’animations. “Il y avait des danseuses, des cracheurs de feu, ça changeait toutes les semaines. Loïk faisait le show, descendait en rappel la tête à l’envers, aspergeant les gens de gaz carbonique”, décrit Robin Dubois. Le tourbillon prend subitement fin un matin de mars 2022. Robin Dubois reçoit un appel de Denis Le Priol qui lui demande de prendre la gérance du domaine: “Mon fils vient de tuer quelqu’un.”

À 6h09, sur le boulevard Saint-Germain, Federico Aramburu, blessé à la cuisse et aux côtes, voit fondre sur lui Loïk Le Priol. Les images des caméras de surveillance changent d’axe à chaque passage au vert des feux de circulation. Au moment où Le Priol appuie sur la gâchette, elles détournent l’objectif, comme si elles fermaient les yeux sur la mise à mort. L’échange est bref, six détonations en quatre secondes. Aramburu décède en quelques minutes, Hegarty est indemne. “Sur le moment, je suis dans une incompréhension totale. Quand Fédé tombe, ma première réaction, c’est: ‘Allez lève-toi, on va se coucher.’ Je ne prends pas conscience du truc. Puis quand je vois qu’il s’étouffe et qu’il y a du sang partout, là je prends conscience”, remet Shaun Hegarty. Lors de leurs interrogatoires, Romain Bouvier et Loïk Le Priol auront la même ligne de défense, minimisant leurs actes et se déresponsabilisant. Bouvier affirmera être myope-astigmate et qu’il pensait viser le sol. Le Priol prétendra avoir été “dans tous [s]es états”, “je voulais fuir, je voulais de l’air, je ne sais pas, j’avais du sang” puis “par réflexe”, pensant que sa petite amie pouvait être en danger, admettra avoir “fait feu sur un homme qui [l]’agressait” évoquant un “état post-traumatique” lié à son passé militaire. Il déclarera avoir agi dans “un réflexe reptilien” qui l’aurait poussé à tirer, car “victime d’une agression”. Il affirmera avoir tiré deux fois en l’air puis s’être pris un coup “et là, j’appuie sur la détente”. Il contestera enfin avoir tiré dans le dos de Federico Aramburu, en contradiction avec les conclusions de l’autopsie. Tout cela avec, comme point de départ, l’humiliation subie en terrasse. Si elle n’était pas sa “principale émotion”, elle a “sûrement” participé au déclenchement du drame. Contactés, les avocats de Loïk Le Priol, Romain Bouvier et L.R. n’ont pas souhaité répondre à Society.

Il est 6h10, la cavale commence. Romain Bouvier est le premier à quitter Paris. Vers 7h, il téléphone à Antony S., un copain de promo de l’université d’Assas proche du GUD. “Quand ça se barre en couille, le groupe s’organise très vite, c’est assez réactif. En deux ou trois coups de fil, c’est réglé. Le GUD m’a déjà proposé de payer mes frais d’avocat et tout”, renseigne Nicolas, l’ancien adhérent, qui estime à “environ un millier” le nombre de sympathisants du GUD en France. Antony S. vit en Mayenne et accourt auprès de Bouvier dont il jette les vêtements dans une poubelle à Trappes et se débarrasse de son arme en la cachant dans une chaussette jetée dans le bassin de la Courance à Maurepas, dans les Yvelines. Il conduit ensuite Bouvier vers la Sarthe en voiture. Sur le trajet, le passager en fuite ne lui aurait pas dit un mot sur les événements, se contentant de demander, peut-être à lui-même: “Tu penses que je vais aller en enfer?” Romain Bouvier passe la nuit dans un hôtel de Sablé-sur-Sarthe, qu’il quitte le lendemain à 6h53. Il se rend chez un barbier, retire 400 euros en liquide et à 12h20, il est interpellé dans la commune. Sur lui, les policiers trouvent quatre feuilles avec un en-tête d’une entreprise de dératisation et de débouchage de fosses septiques, sur lesquelles sont gribouillées des inscriptions cryptiques: “vœux de silence – église – moine repenti des pêcher H – ne pas demander Jamais balancer les copains silence → se foutre en l’air, le reste → néant NE JAMAIS DÉNONCER PERSONNE QU ELLE QU’EN SOIT LE PRIX FAMILLE OU HONNEUR Suicide?” Sur un autre morceau de papier trouvé à ses pieds, il est écrit hospes@solesmes.com. Il s’agit de l’adresse e-mail de l’abbaye Saint-Pierre de Solesmes. L’établissement bénédictin des bords de Sarthe est connu pour avoir caché un autre homme en cavale, Paul Touvier. Arrêté en 1989, cet ancien collaborateur du régime nazi sera le premier Français condamné à la perpétuité pour crime contre l’humanité.
Au domicile de Romain Bouvier, rue des Saints-Pères, dans le VIIe arrondissement de Paris, la police met la main sur un exemplaire de Mein Kampf, une figurine d’Adolf Hitler, 8 000 euros en espèces dans un sac plastique, des vêtements militaires, des fumigènes, neuf revolvers, un pistolet, quatre carabines, un fusil à pompe, un fusil à canon scié, une baïonnette et 1 239 balles et munitions de marques et de calibres variés. Fourni comme une armurerie texane, cet arsenal est pour l’essentiel composé d’armes de catégorie D, à l’acquisition et la vente libres. La plupart sont des Colts ou des Winchester, tout droit sortis du XIXe siècle, entretenant une déroutante confusion des époques: adeptes de trading, de stories, de vidéos YouTube et d’autres subtilités technoïdes du XXIe siècle, Le Priol et Bouvier exhumaient des pétoires d’un autre âge. “Bien entretenues, ces armes continuent à être parfaitement létales. Au moment de l’achat de ces armes de collection, tout ce qu’on vous demande, c’est une carte d’identité indiquant que vous avez bien 18 ans. On ne vous demande pas votre casier judiciaire ni de vous enregistrer sur un registre. Il n’y a aucun contrôle de l’accès aux armes à feu à poudre noire dites historiques ou de collection. Des personnes comme Bouvier, il peut y en avoir 3 000, 4 000 ou 10 000 en France”, s’alarme Me Christophe Cariou-Martin, avocat de Shaun Hegarty. Les deux militants du GUD ont ainsi contourné un droit laxiste pour se procurer des revolvers avec l’intention manifeste de les utiliser. “Ils profitent d’un vide juridique dans le droit actuel. Ils se prétendent collectionneurs mais quand on rentre chez eux, les armes ne sont pas exposées au-dessus de la cheminée, elles sont dans les tiroirs, avec des cartouchières”, appuie Yann Le Bras, l'avocat de la famille Aramburu. Sur YouTube, plusieurs comptes enseignent l’art et la manière d’entretenir et perfectionner son artillerie personnelle, comme @PaulLEFEBVREarme, qui dispense à ses 28 300 abonnés des conseils pour accroître la létalité des pistolets à poudre noire: “Ne pas dépasser les 2,84 grammes de poudre pour un colt” ou “comment remplir une pleine charge à fleur de barillet”. De quoi transformer des passionnés de la gâchette en armuriers aguerris. Certains fusils découverts chez Bouvier étaient même tellement modifiés que les experts ont peiné à les catégoriser. Devant un calibre 12 au canon scié, ils avouent être dépassés et confient dans leur rapport une pointe d’admiration devant la qualité des finitions: “Il n’est pas possible de classer en l’état (...) le travail a été fait très proprement.” La facilité avec laquelle il est possible de s’armer en toute légalité inquiète jusqu’à la direction de la division anti-terroriste: “J’aurais tendance à penser qu’il faudrait renforcer les conditions d’accessibilité des armes de poudre noire, plaide un haut responsable, qui déclare retrouver cette appétence pour les armes dans les dossier UD (ultradroite, ndlr) où des gens se disent: ‘L’État ne peut pas me défendre face au grand remplacement, je dois me protéger moi-même.’”

Dans sa cavale, Loïk Le Priol, lui, peut compter sur le soutien actif de L.R. Il quitte le boulevard Saint-Germain la tête couverte par sa capuche et se dirige vers la Seine, qu’il longe avant de remonter les escaliers au niveau du pont Alexandre-III. Il vient de jeter son arme, qui sera retrouvée quelques jours plus tard, dissimulée sous le pont du Carrousel du Louvre. Pendant ce temps, L.R., comme étrangère au drame, retourne devant Le Mabillon. Alors que les gyrophares du SAMU scintillent à quelques mètres autour du corps de Federico Aramburu, la jeune femme discute avec des clients avant de s’éclipser en Jeep, tous phares éteints, sur la pointe des pneus. Elle part récupérer Le Priol à l’angle du quai d’Orsay et du pont des Invalides. Le couple communique via les applis cryptées Signal et Threema. Ensemble, ils roulent ensuite jusqu’au Trocadéro, où Le Priol descend. À 7h05, une caméra le filme marchant sur l’avenue Kléber avec un sac, puis il monte dans un taxi avenue d’Eylaud, demande à être déposé à la gare de Lyon avant de changer d’avis et de descendre boulevard Haussmann. Après quelques minutes de marche, il monte dans un deuxième taxi pour retourner vers le lieu du crime, à l’angle du boulevard Saint-Germain et de la rue des Saints-Pères, où habite Bouvier. Descendant la rue à pied, il marque un temps d’arrêt à proximité du domicile de Bouvier, durant deux ou trois minutes, sans que l’on sache s’il entre dans l’immeuble ou non. Ensuite, il marche jusqu’au bar Le Sèvres Raspail, où il emprunte le téléphone d’un serveur pour envoyer un SMS à L.R., “Chat rappelle moi”. Elle sera interpellée quelques jours plus tard, et est aujourd’hui poursuivie pour complicité d’assassinat. Le Priol quitte l’établissement au bout de 33 minutes avant de sauter dans un troisième taxi qui le dépose gare de Lyon, d’où il prend un train pour Draguignan sous une fausse identité, avec un billet payé en liquide. Le 22 mars 2022, il est localisé en Hongrie, au volant d’une Twingo appartenant à son père et dans laquelle sont retrouvés casque d’assaut, couteaux, lunettes à vision nocturne, caméra infrarouge, optique de pistolet, gilet pare-balles, jumelles, casque de camouflage et un brassard de police. Ce sont les autorités locales qui émettent le signalement. Un mandat d’arrêt européen est lancé. Le 23 mars 2022, Le Priol est interpellé au poste de frontière de Zahony, à deux kilomètres de la frontière avec l’Ukraine, à bord d’une Skoda Octavia immatriculée en Slovaquie. Aux policiers hongrois qui l’interpellent, il déclare vouloir se battre en Ukraine. Le 31 mars 2022, il est remis aux autorités françaises pour être présenté à la justice.

En attendant le procès prévu fin 2024 ou début 2025, le deuil a fait remonter les douleurs de la dictature chez Cecilia Aramburu. Horrifiée par le retour de ces démons et l’impunité qui l’accompagne, elle alerte sur les dangers que la France affrontent. Les militaires d’extrême droite, elle les connaît d’autant mieux qu’ils ont été proches de leurs homologues tortionnaires latino-américains. Lors d’un voyage en Amérique latine en décembre 1993, Jean-Marie Le Pen avouait son admiration pour le général Videla qui dirigea la junte en Argentine et son équivalent chilien, Augusto Pinochet. “Pinochet a sauvé son pays”, lançait le père de Marine Le Pen. Trois décennies plus tard, Cecilia Aramburu s’étonne du silence politique entourant la mort de son fils, survenue trois semaines avant le premier tour de l’élection présidentielle. Cecilia et son mari, Edgardo, ont suivi la campagne, regardé les débats, espérant une prise de conscience, un mot des candidats ou du président. “Macron ne dit rien, personne ne condamne, personne ne dit ‘c’est une barbarie’”, regrette la mère endeuillée. Les blessures de la dictature sont telles qu’elle en vient à remercier les bourreaux de son fils de ne pas l’avoir torturé. “L’agonie de Fédé a été d’un instant, ils auraient pu le monter dans la Jeep, le mettre dans un appartement et le torturer, comme ils ont déjà fait à leur ami du GUD.” Pour maîtriser ses émotions, Cecilia a écrit une lettre qu’elle lit à haute voix dans l’appartement loué pour quelques semaines à Biarritz. Elle appelle à un sursaut dans le contrôle de l’ultradroite et souhaiterait une loi encadrant plus strictement la vente d’armes, “pour que Fédé ne soit pas mort pour rien”.