Enlèvement des archevêques d'Alep
Épisode 1: « Cette histoire, c'est un peu comme celle de Moussa Sadr... »
Ils sont une quinzaine, réunis dans la salle de conférences du deuxième étage du Sofitel, ce 17 avril à Beyrouth. Seul l’habit les distingue. Prêtres et évêques, venus représenter neuf Églises orientales, se saluent et discutent de l’actualité avec des ministres libanais ou leurs délégués autour d’un café. Derrière les tables dressées face à face, religieux à gauche, politiques à droite, trônent les portraits des deux archevêques d’Alep, le grec-orthodoxe Boulos Yazigi et le syriaque-orthodoxe Youhanna Ibrahim, avec la mention « Nous n’oublions pas ni ne nous tairons ». Durant plus d’une heure, les intervenants, invités par la Rencontre orthodoxe et la Ligue syriaque, vont s’exprimer tour à tour sur une affaire qui n'intéresse pourtant plus personne. À l'époque, l'enlèvement des deux hiérarques syriens dans la province d’Alep avait ébranlé les Églises orientales et provoqué une onde de choc au-delà de la Syrie. Du pape François aux clercs musulmans de la région, du Liban à la Grèce et de la France au Qatar, le rapt avait été condamné avec la plus grande fermeté.
Onze ans après, l’enquête sur leur disparition n’a pas avancé d’un millimètre. De nombreux intermédiaires ont pourtant tenté de dénouer le mystère avec l’aide de la moitié des services de renseignements de la région. Mais rien n’y a fait. Tous ont fini, officiellement, par s’y casser les dents. Personne ne sait s’ils sont morts ou bien vivants. Personne ne sait non plus qui est à l’origine de leur enlèvement. Pourquoi eux ? Pourquoi faire disparaître ces deux grands représentants des Églises orientales sans revendiquer son acte ni réclamer une rançon ? Pourquoi le faire à ce moment-là, alors que l’issue de la guerre syrienne, qui a démarré deux ans plus tôt, demeure des plus incertaines ?
Certains comparent ce mystère à celui qui entoure le destin du célèbre imam chiite, fondateur du mouvement Amal, Moussa Sadr, disparu depuis 1978. Mais cette analogie, souvent utilisée dans cette affaire, sous-entend que nous n’aurons jamais le fin mot de l’histoire. « C’est plus gros que ce qu’on peut imaginer, on ne peut pas en parler », confie, sous couvert d’anonymat, un clerc levantin.
De fait, le sujet provoque jusqu’à aujourd’hui des hoquets, des aphonies soudaines et parfois même quelques avertissements. « C’est un sujet si sensible qu’il vaut mieux ne pas s’y frotter », prévient-on. « Il en va de la vie des gens… et de la vôtre. » Pour la première fois depuis leur disparition, L’Orient-Le Jour a réussi à reconstituer une grande partie du puzzle, sans toutefois prétendre apporter une réponse définitive. Pour mener cette enquête inédite, nous avons interviewé plus d’une vingtaine de personnes, des proches des évêques disparus, des sources religieuses, politiques, diplomatiques, sécuritaires et des intellectuels, qui ont, pour certains d’entre eux, accepté notre demande d’entretien en échange de la garantie de leur anonymat. En revanche, le patriarcat grec-orthodoxe, tout comme celui des syriaques-orthodoxes n’ont jamais donné suite à nos sollicitations en plus d’un an.
Prélude
Hiver 2013. La bataille pour la ville d’Alep fait rage entre les forces loyalistes positionnées à l’Est et les forces rebelles, à l’Ouest. Les corps de dizaines de jeunes hommes sont retrouvés mi-janvier dans la rivière Qoueiq qui traverse le quartier de Bustan al-Qasr. L’opposition accuse le régime de Damas d'exécutions sommaires contre des civils. À l’instar de la guerre civile libanaise, les enlèvements sont légion. Et du fait des deux camps. Les grandes artères du pays tout comme les chemins de traverses sont parsemés de checkpoints et les déplacements sont au mieux interminables, au pire dangereux. « Dans son histoire moderne, Alep n’a pas connu de moments aussi critiques et douloureux que ces dernières semaines. Des chrétiens ont été attaqués et kidnappés de manière monstrueuse et leurs proches ont payé de grosses sommes pour leur libération », témoigne l'archevêque Youhanna Ibrahim à Reuters en septembre 2012. Il ne croit pas si bien dire. Quelques semaines avant sa disparition aux côtés de Boulos Yazigi, un autre enlèvement va constituer le prélude de cette histoire.
Nous sommes le 9 février 2013. Le père Maher Mahfouz est de passage à Alep au chevet de sa mère malade. Mais il lui faut maintenant retourner à son monastère Saint-Georges des grec-orthodoxes à Wadi Nassara, à quelques kilomètres à peine du fameux krak des Chevaliers. Le curé arménien-catholique Michael Kayyal, 26 ans à peine, doit, lui, rejoindre l'aéroport de Beyrouth. Alors, avec leur homologue maronite, Charbel Daourat, ils montent tous trois à bord d’un bus public au départ d’Alep pour gagner Kafroun, dans le gouvernorat de Tartous. Les barrages se succèdent. Mais à quelques kilomètres de Saraqeb, sur l’autoroute qui relie Alep à Damas, alors contrôlée par les forces gouvernementales, le véhicule est arrêté par des hommes armés non identifiés, qui font descendre les deux premiers, identifiables à leur soutane. Par chance, le père Charbel, vêtu en civil, échappe à la vigilance des ravisseurs. « Notre frère Michael Kayyal avait tout juste un an de prêtrise. Il devait s’envoler pour Rome ce jour-là », raconte à L’OLJ en novembre 2023, depuis son bureau à Beyrouth, le patriarche des arméniens-catholiques, Raphaël Minassian. « Nous ne savons toujours pas qui les a enlevés, mais je pense qu’il y a un pouvoir inconnu, une cinquième colonne. Elle donne la mort, mais ne peut dominer l’esprit », dit-il, évasif.
À l’époque, l’enlèvement des deux jeunes clercs passe quasiment inaperçu. La presse locale l’évoque à peine. Selon un rapport de l'Observateur assyrien pour les droits de l’homme, datant de 2018 et intitulé « le bon pasteur », qui retrace les violences et exactions contre des prêtres en Syrie depuis le début de la guerre civile, « des sources informées, proches du gouvernement », affirment qu’ils ont été enlevés par un groupe islamiste extrémiste. « Le prêtre rescapé a pour sa part raconté que ces hommes avaient un accent de la côte », explique Jamil Diarbakerly, directeur exécutif de cette ONG basée en Suède, qui n’est autre que le neveu de Youhanna Ibrahim.
Une demi-heure après l’enlèvement, les ravisseurs, qui ne revendiquent aucune appartenance, contactent le frère du père Michael et exigent une rançon de 15 millions de livres syriennes (plus de 200 000 dollars à l’époque) et la libération de « 15 détenus », non désignés, dans les geôles du régime. La famille accepte de payer. S’ensuivent des péripéties étranges. Les preneurs d’otages changent de braquet : ils ne veulent finalement que l'argent. Durant deux mois, des tractations sont menées par le patriarcat grec-othodoxe à Damas et la rançon tombe finalement à un million de livres. « Elle a été soi-disant payée. L’Église cherchait quelqu'un qui puisse se rendre en zone de l’opposition pour récupérer les prêtres, alors l'archevêque Youhanna Ibrahim s’est proposé », raconte à L’OLJ Fouad Eliaa, son ami de trente ans, et unique rescapé de l’enlèvement des évêques.
Le clerc n’en est pas à son coup d’essai. Fort de ses bonnes relations au sein du régime, mais aussi dans les rangs de l’opposition, il use de sa position et de ses talents de diplomate pour se frayer un chemin dans cette lutte fratricide. Fouad Eliaa a pour habitude de l’accompagner dans ce genre « d’opérations » qui consistent à sauter dans une voiture pour aller récupérer des otages. « Ce n’était pas quelque chose de nouveau pour nous. Nous l’avions fait des dizaines de fois. Les officiers de l’Armée syrienne libre le connaissaient et le régime était systématiquement tenu au courant », raconte-t-il. Les deux hommes se connaissent depuis 1980, année de la libération de ce professeur d’école encarté au parti communiste et incarcéré durant un an pour son opposition au régime de Hafez el-Assad. « La notoriété de mon oncle dépassait notre petite communauté syriaque-orthodoxe. Il était considéré comme l'archevêque de tous les chrétiens et avait de très bonnes relations avec les autres composantes religieuses. Lorsque la révolution éclate, il n’a pas coupé les ponts avec ceux qui y ont pris part, c’était ses amis », explique Jamil Diarbakerly.
Un dernier cliché
La mission pour récupérer les deux prêtres est prévue pour le lundi 22 avril 2013. La veille, l'archevêque Ibrahim rencontre des officiers de l’armée syrienne pour les informer de l’expédition. À moins d’une centaine de kilomètres de là, à Antioche, Boulos Yazigi, l’archevêque grec-orthodoxe, qui conclut sa visite pastorale en Turquie, cherche à rentrer sur Alep. Par un concours de circonstances, il va se greffer au convoi. Rendez-vous est pris au poste-frontière de Bab el-Hawa. Youhanna Ibrahim et son ami Fouad Eliaa s'apprêtent à quitter Alep à bord d’une petite voiture grise conduite par le diacre Fathallah Kaboud. Mais pour traverser les zones rebelles sans encombre, le clerc a besoin d’un appui solide. Ce sera Abderrahmane Allaf, un avocat, alors chef du Conseil supérieur de la magistrature au sein de l’opposition. « Nous nous connaissions depuis longtemps. Il m’a appelé le matin même et m’a dit : “Je n’ai confiance qu’en toi”. Alors j’ai embarqué mon fils et un homme armé chargé de notre protection », raconte le juriste, exilé en Turquie. Les ravisseurs exigent que l'archevêque se présente seul au point de rendez-vous, mais Allaf le lui déconseille. Ils iront tous ensemble. Les deux voitures se suivent jusqu’à la frontière turque et récupèrent l'évêque Yazigi.
Dans les bureaux des politiques libanais, c’est le branle-bas de combat. Députés, ministres, Premier ministre et le président de la République de l’époque, Michel Sleiman, dénoncent de concert l’enlèvement, appelant à leur libération immédiate. Ce dernier contacte immédiatement son homologue turc, Abdullah Gül. Ses services de renseignements, présents en zone de l’opposition, ont sûrement vu ou entendu quelque chose. « Nous avons frappé à toutes les ambassades, mais il n’y a jamais eu aucune piste, aucun indice sur les commanditaires potentiels, ni même aucune preuve de leur survie ou de leur mort. Les Turcs nous disent qu’ils ne savent rien, tout comme les Syriens. Et comme ça concerne une petite minorité chrétienne, tout le monde s’en fiche royalement, notamment les Occidentaux », dénonce encore aujourd’hui Habib Afrem, président de la Ligue syriaque au Liban. Du côté de l’opposition, cette affaire tombe on ne peut plus mal. L’Armée syrienne libre, qui regroupe une galaxie de factions rebelles, s'empresse de réagir dans la presse occidentale en affirmant être totalement étrangère à cet acte qu’elle dénonce vigoureusement.
Le téléphone d’un homme en particulier ne cesse de sonner : dirigeants ou personnalités syriennes, libanaises, qataries, grecques ou françaises se succèdent au bout du fil. C’est un grec-orthodoxe originaire de Qatana, une petite ville de la banlieue de Damas. Il vit depuis deux ans en exil à Paris. Mais c’est surtout un opposant de longue date au régime. En tant que président du Conseil national syrien, une autorité politique formée en septembre 2011 qui réunit à l’époque une trentaine de groupes d’opposition, il est la figure politique numéro un de la rébellion. « Il était de ma responsabilité de connaître la vérité, j’ai aussitôt pris l’affaire à bras-le-corps », confie à L’OLJ Georges Sabra.
La confusion est telle qu’elle favorise la prolifération de fausses pistes. L’association chrétienne française L’Œuvre d’Orient annonce, le 23 avril, la libération des évêques, affirmant qu’ils se trouvent en l'église Saint-Élie d’Alep, selon des « chrétiens sur place ». Déclaration aussitôt démentie par l’archidiocèse grec-orthodoxe de la ville. « Nous étions totalement effondrés d’avoir annoncé ce fait erroné, d’autant que ce drame nous avait bouleversés, car nous l’avions ressenti comme une fragilisation pour l’ensemble des communautés chrétiennes », raconte le directeur de L’Œuvre d’Orient, Mgr Pascal Gollnisch . L’association ne sera pas la seule à mettre la charrue avant les bœufs. « On s’accrochait à n’importe quelle branche, et on a cru à cette hypothèse, mais après des contacts avec le Qatar et l’Arabie saoudite, on a su que c'était faux », se souvient Georges Sabra qui avait lui aussi annoncé leur libération rapide.
Abderrahmane Allaf et Fouad Eliaa, les derniers à avoir vu les évêques avant leur disparition, vont passer la région au peigne fin pendant plus de dix jours. « Nous n’avons pas laissé une ferme. Mais j’ai vite compris que cela ne pouvait pas être quelqu’un de chez nous parce que la zone de l’enlèvement était trop proche de l’armée syrienne », avance l’avocat. « Les révolutionnaires n'avaient aucun intérêt à commettre un tel crime. Aucun. Je n’étais pas un représentant de l’ASL, mais cet homme de foi venait chez nous, et il avait confiance en nous », ajoute-t-il.
À travers notre enquête, plusieurs éléments ont permis d’affiner les pistes. Le jour des faits, les ravisseurs ont relâché les deux autres passagers de la voiture, Fouad Eliaa et Fathallah Kabboud, pour s’emparer uniquement des deux archevêques. « Ça montre qu’ils avaient des informations et des ordres clairs pour sélectionner les prises », estime le président du Conseil national syrien. Qui avait intérêt à faire disparaître ces deux hommes de foi ? Un groupe islamiste radical ? Un gang motivé par l’argent ? Le régime lui-même ? Toutes les pistes sont envisagées. Mais le fait que personne n’ait jamais revendiqué l'enlèvement, ni exigé des sommes d’argent ou un échange de prisonniers renforce les interrogations sur le véritable mobile du crime.
Dans cette affaire pleine de mystères, un nom sort sans cesse de la bouche des interlocuteurs. Celui de Abbas Ibrahim. Quelques jours à peine après le rapt, c’est sur le bureau du directeur de la Sûreté générale, nommé deux ans plut tôt, que le dossier tombe, à la demande de l’Église grecque-orthodoxe. En lui, elle voit l’homme de la situation : un général de l’armée, passé chef du département contre-terrorisme et espionnage, à la branche des renseignements du Sud, et surtout connu pour avoir joué un rôle de premier plan dans une première médiation liée à la crise syrienne. Cinq mois avant l’enlèvement des archevêques, le 30 novembre 2012, 21 jeunes sunnites libanais et palestiniens originaires de Tripoli et du Akkar, ayant rejoint la rébellion contre le régime, sont tués dans une embuscade tendue par l’armée syrienne près de la ville de Tall Kalakh dans la province de Homs. Mandaté par l’État libanais, le chef de la Sûreté parvient à négocier avec Damas le retour des dépouilles mortelles et l’extradition d’un captif. Proche du Hezbollah, adoubé par Damas, Abbas Ibrahim a également ses entrées chez les services secrets turcs et qataris, et est l’interlocuteur privilégié des Occidentaux. Autant de portes auxquelles frapper pour obtenir des indices…
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Épisode 2: Erdogan (ne) m'a (pas) tuer
Début avril 2013, Youhanna Ibrahim, archevêque syriaque-orthodoxe d’Alep, entre en contact pour la première fois, via un tiers, avec Abbas Ibrahim, chef de la Sûreté générale libanaise (SG). Si ce n'est leur patronyme, les deux hommes ne semblent pas avoir grand-chose en commun. Le premier est un homme de foi et un intellectuel reconnu dans la région, pressenti pour être le prochain patriarche des syriaques-orthodoxes. Le second est un militaire devenu négociateur incontournable dans des affaires sécuritaires, diplomatiques, et pressenti, lui, pour jouer un rôle politique de premier plan.
Mais depuis le déclenchement de la guerre civile syrienne deux ans plus tôt , ils ont un autre point commun. Le haut dignitaire religieux a endossé le costume de médiateur discret dans certains dossiers d’enlèvements, notamment de chrétiens, dans la province d’Alep. Le conflit a d’ores et déjà débordé sur le pays voisin et le puissant général œuvre, pour sa part, depuis près d’un an à la libération de neuf ressortissants chiites capturés par un groupe rebelle en mai 2012 dans cette même région, alors qu’ils revenaient d’un pèlerinage en Iran. « L'archevêque Ibrahim m’a proposé son aide », raconte à L’OLJ en mai 2023 l’ancien patron de la Sûreté, enfoncé dans son fauteuil club. « Malheureusement, je n’ai pas eu l’occasion de lui répondre puisque, une semaine plus tard, c’est lui qui s’est fait enlever... »
Depuis qu’il a quitté son poste à la direction de la SG en mars 2023, Abbas Ibrahim reçoit au troisième étage d’un immeuble cossu, sous haute surveillance, dans la banlieue sud. « Je n’ai pas encore tous mes fichiers sous la main, je viens de m’installer, mais vous pouvez consulter ceux-ci », dit-il en tendant deux dossiers de quelques pages chacun qu’il extrait d’un placard, et qui relatent l’enlèvement des deux archevêques d’Alep le 22 avril 2013. « Cette histoire, c’est un peu comme celle de l’imam Moussa Sadr. Est-ce qu’on saura un jour la vérité sur ce qui s’est passé ? Je ne sais pas… »
Celui qui a occupé pendant douze ans l’un des plus hauts postes sécuritaires et stratégiques du pays et s’est vu confier les missions les plus délicates, vient-il de faire aveu d’impuissance dans cette affaire-là ? Lorsqu’à l’époque il se voit confier la tâche par les Églises orientales, Abbas Ibrahim entre d’abord en contact avec les autorités syriennes pour obtenir les éléments liés aux circonstances de l’enlèvement. Lors de notre rencontre, il tend un frêle dossier ressemblant davantage à une compilation de documents administratifs qu’à une enquête, nous permettant uniquement de le consulter sur place. Les circonstances de l’enlèvement sont rédigées en arabe, et des demandes officielles d'entraide avec les autorités turques et qataries sont annexées. Ces deux pays apportent alors un soutien financier et logistique à des groupes de la rébellion armée anti-Assad, et sont donc susceptibles de détenir des informations cruciales sur le sort des archevêques. Mais d’Ankara à Doha et de Damas à Moscou, où il se rend à plusieurs reprises, la réponse sera la même : « Nous n’en savons rien », lâche-t-il, en insistant bien sur chaque mot.
Piste tchétchène
Dans les premiers articles de presse qui paraissent, il est mentionné de manière un peu vague que les deux religieux ont été enlevés alors qu’ils menaient une « mission humanitaire ». L'archevêque Ibrahim, à l’initiative de l'expédition, est alors l’un des rares, voire le seul, à servir de médiateur entre les deux camps dans la région, où des échanges de prisonniers sont parfois négociés, selon le seul rescapé du rapt, Fouad Eliaa. L'archevêque Boulos Yazigi, un fin lettré, auteur de nombreux ouvrages mais plus discret, n’a jamais endossé ce rôle et sa présence lors de l'expédition est fortuite. « Étaient-ils devenus encombrants pour les parties qui occupaient le terrain, seul le bon Dieu le sait, mais nous tenons à savoir », s’interroge, « sans savoir qui accuser », l'ancien député de Aley (confondateur du Parti démocratique libanais, Arslane, prosyrien) Marwan Abou Fadel, secrétaire général du parti la Rencontre orthodoxe.
Au moment de leur disparition, tant pour les autorités syriennes que les Églises et leurs représentants, le coupable est alors tout désigné : il ne peut s’agir que de l’opposition qui cherche à déstabiliser les communautés chrétiennes en s’attaquant à deux de ses membres les plus éminents. L’origine des quatre mercenaires auteurs de l’attaque pointe dans ce sens. Selon le témoignage de Fouad Eliaa, il s’agit de Tchétchènes. Le ministère syrien du Waqf, chargé des Affaires religieuses, s’empresse d’ailleurs de le mentionner dans un communiqué le lendemain du rapt, affirmant avoir des preuves que les ravisseurs sont des « mercenaires tchétchènes qui œuvrent sous la houlette d’al-Nosra (branche syrienne d’el-Qaëda ) ». Celui-ci se base sur l’interrogatoire du seul témoin de l’enlèvement, précisant qu’il souhaite rester anonyme. « Selon cette personne-là, les ravisseurs parlaient en arabe littéraire et avaient l'air d'étrangers. Ils lui ont dit qu'ils étaient des jihadistes tchétchènes », indiquent les autorités de Damas. Le témoin en question, qui n’est autre que Fouad Eliaa, affirme pourtant à L’OLJ n’avoir jamais parlé aux autorités durant les jours qui suivirent l’enlèvement. Il dément d’ailleurs cette version : « Ils ne parlaient pas du tout, mais se faisaient comprendre par des gestes », soutient-il.
Dès 2011, des centaines de jihadistes originaires de Tchétchénie et de la république voisine, le Daghestan, vont s’envoler pour le « Bilad el-Cham », encouragés en sous-main par Moscou, ravi de les voir se battre loin de chez lui. C’est dans la région d’Alep qu’ils réapparaissent fin 2012 et combattent aux côtés des factions locales, avant de rejoindre, plus tard, des mouvements radicaux comme al-Nosra, ou l’État islamique. Début 2013, une brigade russo-tchéchène opérant dans la région d’Alep est accusée par le groupe rebelle « Liwa el-Islam » (rebaptisé depuis « Jaych el-Islam ») de s’emparer de villages par la force et d’y faire régner la terreur. « Or qui a introduit certains caucasiens dans les zones de l’opposition syrienne ? Ce sont des infiltrations sécuritaires russes », accuse George Sabra.
« Ces hommes seraient soupçonnés d’être manipulés par les “moukhabarates” russes et de se livrer aux exactions qui leur sont reprochées – parmi lesquelles l’enlèvement, le 22 avril, de deux évêques d’Alep », écrit, six jours après les faits, l’ancien diplomate français (en poste en Syrie entre 2001 et 2008) Wladimir Glasman, dans son blog Un œil sur la Syrie. Le but ? « Contribuer à décrédibiliser l’ensemble de la révolution et attiser les violences interconfessionnelles dans lesquelles le régime en place continue de voir l’une de ses possibles planches de salut. »
Le régime syrien et ses relais accusent Nour al-Dine el-Zinki, un groupe proche des Frères musulmans et soutenu par la Turquie, le Qatar, l’Arabie saoudite et les États-Unis, d’être les véritables commanditaires de l'enlèvement. Au sein du commandement de la rébellion armée, et notamment dans les rangs de l’Armée syrienne libre (ASL), qui regroupe une dizaine de factions dont Zinki, une cellule de crise est mise en place. « Tout ce que l’on savait, c’est que les kidnappeurs étaient des mercenaires disparus aussi vite qu’ils étaient apparus. Nous avons contacté un à un tous les groupes de l’opposition, mais cela n’a rien donné », se remémore un ancien représentant de l’ASL, sous couvert d’anonymat. « En cas d’enlèvements par des groupes de l’opposition, des informations circulaient. Il y avait toujours un accès, et même chez les groupes jihadistes comme al-Nosra ou Ahrar al-Cham », fait toutefois observer le politologue Ziad Majed.
Dans les coulisses diplomatiques aussi, les choses s’activent. À Doha, les émissaires se succèdent. En octobre 2013, face au patriarche maronite d'Antioche et de tout l’Orient, le cardinal Béchara Raï, l’émir Tamim ben Hamad al-Thani promet de « jeter tout son poids dans la balance pour déterminer le sort des évêques et obtenir leur libération ».
« Cet incident ne pouvait que jeter le discrédit sur notre cause, donc il fallait absolument trouver les auteurs. Des sommes faramineuses, on parle de dizaines de millions de dollars, ont été proposées par les Qataris en échange de leur libération, mais on ne savait pas à qui s’adresser et personne n’est sorti du bois », poursuit l’ancien représentant de l’ASL. Six mois plus tard, les espoirs sont pourtant toujours là. Après une visite chez le patriarche grec-orthodoxe, le vice-Premier ministre libanais Samir Mokbel assure que les deux évêques « sont en bonne santé et se trouvent en lieu sûr ». Les premières années, les rebondissements de ce genre surgissent de temps en temps : des ouï-dire, des rumeurs, mais rien de palpable. Jamais aucune preuve de vie ne parviendra aux familles. Toutes ces circonstances troubles finissent par semer le doute dans les rangs de l’opposition syrienne. « Personne ne s’est jamais manifesté pour “profiter” politiquement de ce rapt. Or, s’ils étaient effectivement détenus par un groupe de l’opposition, il y aurait eu des indices en coulisses ou des demandes de rançons », suppose George Sabra.
« Erdogan derrière le meurtre »
Interrogé par l’agence de presse argentine officielle Telam, en mai 2013, le président syrien, Bachar el-Assad affirme avoir eu des informations sur la présence des deux prélats à la frontière syro-turque. Il dit suivre de près la question pour les libérer d’entre les mains des « terroristes ». Ce sera la seule et unique fois qu’il évoquera le sujet publiquement. À la télévision d’État, on rapporte ponctuellement des éléments de l’enquête en cours. « Et là, ils annoncent que c’est Erdogan lui-même qui a ordonné leur meurtre », raconte, non sans ironie, Ayman Abdelnour, ancien conseiller de Bachar el-Assad (jusqu’en 2004) et président de l’ONG d’opposition Les Syriens chrétiens pour la paix. La piste turque serait privilégiée par les autorités du fait des liens de ce pays avec la rébellion, et, puisqu’aucun indice n’émane depuis le territoire syrien, les archevêques ont pu y être emmenés. Des médias religieux relayant une ONG russe font circuler cette hypothèse en se basant sur les informations d’un relais du régime syrien, le mufti de la République, Ahmad Badreddine Hassoun. Le mobile évoqué par ce dernier ? Ankara voudrait transférer le siège du patriarcat orthodoxe d’Antioche, qui se trouve à Damas, en Turquie…
« Le contact avec les autorités turques était permanent », affirme, lors de notre entretien en 2023, Abbas Ibrahim. En octobre 2013, il s’était rendu sur place alors qu’un prétendu accord pour leur libération semblait sur le point de se concrétiser en même temps que celle des pèlerins libanais chiites. « Une fausse piste », avoue ce dernier. « Beaucoup de personnes lambda en Turquie nous ont proposé des échanges, des images ou des preuves de vie contre de l’argent. C’était du vent », raconte le général. « Les Turcs assuraient qu’ils n’y étaient pour rien. Aucune information sérieuse n’est parvenue de ce côté », appuie pour sa part un important émissaire libanais, sous couvert d’anonymat.
En 2014, le ministère des Affaires étrangères turques dément une fois pour toute dans un communiqué les accusations syriennes et assure déployer ses efforts pour parvenir à leur libération. « Il est évident que ces allégations sont avancées par certains cercles pour mettre la Turquie dans une situation difficile et pour servir leurs propres objectifs », relate le communiqué. « Même si nous ne devons écarter aucun des acteurs, je ne vois pas quel serait le but de la Turquie dans cette affaire », estime Jamil Diarbakerli, directeur exécutif de l'Observateur assyrien pour les droits de l’homme (ONG basée en Suède) et neveu de l'archevêque Ibrahim.
Grands absents ?
Alors que le monde entier semble parti à leur recherche, un pays, et non des moindres, manque à l’appel : les États-Unis. Ils ne se sont pas joints au flot de condamnations vigoureuses du Vatican et des chefs d’État arabes et occidentaux. Le gouvernement américain a hésité, dans le passé, à parler avec « trop d'assurance de la persécution des chrétiens, de peur d'être considéré comme l'avant-garde d'une sorte d'impérialisme chrétien », avance en guise d’explication, tout en le déplorant, Thomas Farr, un ancien directeur du Bureau de la liberté religieuse internationale au département d’État, interrogé le 24 avril 2013 par l’Agence d’information catholique. Un mois plus tard, soixante-douze membres du Congrès américain exhortent le département d’État à rectifier le tir et « à faire de la libération immédiate et du retour en toute sécurité des métropolites Yazigi et Ibrahim une priorité dans (leurs) efforts dans la région ». Mais l'administration américaine reste silencieuse. À cette période, la priorité de Washington est ailleurs : soutenir militairement l’ASL, après avoir obtenu les preuves de l’utilisation d’armes chimiques par le régime.
Un silence d’autant plus incompréhensible que l'archevêque Youhanna Ibrahim est détenteur de la nationalité américaine. « Ils n’ont absolument pas pris la chose au sérieux. Est-ce parce qu’il était binational ? » interroge son neveu Jamil Diarbakerli. « De toute façon, le sort des chrétiens dans la région ne leur importe pas. »
Onze ans plus tard, cette politique n'a pas changé. Le département d’Etat américain, à travers son porte-parole Noel Clay, a indiqué à L’OLJ en mai 2023, n’avoir « rien à dire sur le sujet ». Après plusieurs demandes d’accès et quatre mois d’attente, notre titre a toutefois obtenu, des autorités américaines, des documents déclassifiés en exclusivité dans le cadre du Freedom of Information Act. Dans le dossier de 69 pages, se trouvent des articles de journaux, des correspondances entre fonctionnaires un peu vagues sur le sujet, des briefings sur la situation en Syrie et des demandes d’aide émanant d’associations chrétiennes, de religieux ou de civils.
Mais il y a une note particulière qui retient l’attention. En avril 2017, une pétition lancée par l’Union internationale chrétienne, une ONG basée aux États-Unis, exhorte ce pays à fournir des réponses sur leur disparition, et mentionne la citoyenneté américaine de Youhanna Ibrahim. « Cela fait maintenant quatre ans que nous enquêtons en coulisses. Nous ne resterons plus silencieux. Conformément à la loi sur la liberté d'information et au fait que l'un de ces hommes est un citoyen américain, nous exigeons désormais du gouvernement des États-Unis en particulier ainsi que de la communauté internationale en général qu'ils nous fournissent des réponses sur le lieu où ils se trouvent », mentionne le texte original.
Dans un des échanges par e-mail entre fonctionnaires au département d’État datant d'avril 2018, l’un d’entre eux écrit ceci : « Avec cette pétition en ligne, on pourrait nous poser des questions. Nous avons étroitement gardé (secret) le fait de sa citoyenneté américaine. » Il indique ensuite que le HRFC (Cellule de fusion pour la récupération des otages) planifiera un appel avec le neveu. « Personne au gouvernement américain ne m’a appelé à ce moment-là, ni à aucun autre moment », assure Jamil Diarbakerli. Toujours selon les documents, le FBI a demandé à une personne, dont le nom est expurgé, de contacter le paroissien à l'origine de la pétition pour lui demander de retirer la mention de citoyenneté. Ce dernier a refusé. La version aujourd’hui en ligne a, en tout cas, été débarrassée de cet élément. « J'ai reçu plusieurs appels, de l'archidiocèse syriaque orthodoxe, puis d'un membre de la famille, qui m'a demandé de l'enlever par mesures de sécurité, alors nous l'avons fait », explique pour sa part Joseph Hakim, président de L'Union internationale chrétienne.
Pourquoi les États-Unis ont-ils délibérément tu le fait que l’un de leurs citoyens avait été enlevé ? Knox Thames, aujourd’hui professeur d’université, est un « familier de ces deux cas tragiques » et se dit ravi qu’on les « mette en lumière ». En 2015, il est nommé conseiller spécial pour les minorités religieuses au Proche-Orient, au département d’État. C’est le seul à avoir accepté de répondre à nos questions. Mais une fois reçues par « e-mail », le malaise est palpable. Il élude. « Si l'on apprenait qu'ils ont la nationalité américaine, cela les mettrait encore plus en danger. Je ne sais pas si c'est la logique, mais ce serait une sage décision de la part de ceux qui travaillent à leur retour », écrit-il.
Pourtant, les enlèvements en Syrie de deux ressortissants américains, Austin Tice en août 2012 et de Kayla Mueller en août 2013, ont, eux, été reconnus publiquement par le gouvernement américain. « Leur priorité, c’est la libération de Tice, qui est détenu par le régime syrien. Les Américains sont en train de négocier directement avec Damas », lâche un diplomate arabe, sous anonymat. Les Américains ont-ils compris assez tôt qu’ils n’obtiendraient rien sur Youhanna Ibrahim ? Ou que, pour obtenir Pierre, il fallait lâcher Paul ?
En juillet 2019, le programme Reward for Justice annonce une récompense de 5 millions de dollars en échange de toute information sur l’enlèvement des deux prêtres Michael Kayyal et Maher Mahfouz, des archevêques Youhanna Ibrahim et Boulos Yazigi et du père Paolo Dall’Oglio. Curieusement, ces enlèvements sont tous présentés comme étant du fait de l’État islamique. Si le père jésuite italien a, en effet, été enlevé par l’EI en juillet 2013 à Raqqa, cette hypothèse est donc également valable aux yeux de la diplomatie américaine concernant les clercs syriens. Les premiers auraient été enlevés par « des extrémistes membres présumés de l’EI », alors que les seconds auraient été kidnappés « par des personnes alignées au Front al-Nosra, branche syrienne d’el-Qaëda », mais ont « été transférés ensuite à l’EI ». Aucun des interviewés dans le cadre de cette enquête, témoins, diplomates, opposants, militaires, ou même proches du régime, n’a jamais mentionné l’EI comme potentiel commanditaire de l'enlèvement. Il faut dire qu’à la période des faits, l’EI n’est encore qu’à ses débuts sur le territoire syrien et ne pèse pas de tout son poids dans la province d'Alep, où a eu lieu le rapt.
Brouiller les pistes
En janvier 2020, soit près de sept ans après leur disparition, un long article présenté comme une « enquête », bourrée d’incohérences, est publié en anglais sur le site Medium, signé par un « chercheur syrien basé aux États-Unis » du nom de Mansour Salib. Selon sa thèse, l’enlèvement des évêques, et avant eux, celui des deux prêtres, auraient été organisés par Georges Sabra avec l’aide des services de renseignements turcs, le tout chapeauté par « les États-Unis », afin de « déstabiliser la situation dans le pays ». « Leur martyre était prédéterminé bien avant l’enlèvement, au moment où le chef de l’opposition syrienne rencontrait des représentants des services spéciaux américains et turcs. »
Pour ce faire, Ibrahim et Yazigi auraient ainsi été enlevés, puis tués en décembre 2016, par des islamistes de Nour al-Din al-Zenki, un groupe rebelle islamiste, dans le but de les contraindre à se convertir à l’islam. Le seul témoin cité dans cette « enquête » est un certain Yasser Mehdi, présenté comme l’un des geôliers des deux évêques, qui fut par la suite arrêté par l’armée syrienne. « J’ai été contacté par “e-mail” et j’ai répondu aux questions comme je le fais à chaque fois que des journalistes me contactent. Mais lorsque le texte est sorti, je l’ai trouvé très suspect. Mes réponses ont été manipulées pour servir une théorie, qui colle parfaitement à la version des autorités syriennes et à laquelle je ne souscris pas », résume Jamil Diarbakerli. En novembre 2019, il est contacté, en anglais, par un certain Klaus Ulbricht qui se présente comme journaliste sans préciser son affiliation ou le média pour lequel il travaille. Le hic ? Aucun journaliste portant ce nom-là n’existe. Selon nos recherches, l’adresse email utilisée pour l’interview semble avoir été créée sur Gmail uniquement à ces fins et n’a que peu servi depuis. L’article est mis en ligne sur la plateforme Medium, un site qui permet à n'importe qui de publier ses écrits. Le pseudonyme de l’auteur, « Mansour Salib » se présentant comme « chercheur syrien aux États-Unis » aurait servi à donner davantage de crédit et de poids à la publication.
Une « fake news » est née. Il lui faut désormais se disséminer. Et quoi de mieux que de s’immiscer au plus haut sommet de la chrétienté : au Vatican. Relayée, sans remise en question, par l’agence Fidès, l'organe d'information des Œuvres pontificales missionnaires du Saint-Siège, elle va faire les choux gras des médias ou des associations proches de l'extrême droite, favorables à Bachar el-Assad. Plusieurs médias libanais vont d’ailleurs se laisser berner. Les Églises orientales, elles, ne communiqueront pas sur le sujet.
Ce n’est pas la première fois que la machine de propagande se met en branle. « Depuis le premier jour, il y a des parties au Liban affiliées au régime syrien, de la moumanaa qui répandent des infos contradictoires pour que les gens regardent ailleurs », déplore le neveu. Les premières années, différents relais vont partager de fausses informations. Leur but ? À la fois redonner espoir à la communauté chrétienne syrienne qui s’est réduite comme peau de chagrin, mais aussi et surtout montrer que le régime syrien participe activement à la recherche des archevêques. Passée maître en ce domaine, la très controversée sœur Agnès-Mariam de la Croix. Cette religieuse libano-palestinienne, mère supérieure du monastère Saint-Jacques le mutilé, à Qara, dans la province de Homs, aussi dévouée à Assad qu’à Jésus, surnommée la « chabiha médiatique », annonce en 2016 via le média de propagande russe Spoutnik que les deux clercs sont vivants et qu’ils se trouvent à Raqqa, alors aux mains de l’État islamique.
Au matin du 7 avril 2023, un mystérieux cheikh du Akkar lâche une bombe, deux semaines à peine avant le 10e anniversaire de l’enlèvement des deux archevêques. S’affichant comme un véritable porte-parole du régime syrien, Abdel Salam Harrach, coordinateur au sein du Mouvement de la Résistance arabe, déclare à l'agence nationale d’information libanaise que l’État syrien a traité de la question, comme il a pu le faire lors de l’enlèvement des religieuses de Maaloula et que le moment est « désormais venu de révéler la vérité choquante ». Les deux archevêques sont morts depuis « le début de leur enlèvement ». La veille des déclarations du cheikh, à l’occasion d’une cérémonie à leur mémoire, Abbas Ibrahim affirmait pourtant le contraire à L’OLJ, assurant même avoir eu des nouvelles d’eux en 2022.
La déclaration du cheikh est suivie le jour même par un démenti de la famille de Youhanna Ibrahim qui demande à ce que ces allégations « non fondées par des preuves matérielles » ne soient pas prises au sérieux. « Ce n’est pas la première fois que ça arrive. Il y a eu plusieurs fausses informations de ce genre, des échanges de preuves de vie ou des photos contre de l’argent », rapporte l’ancien député Marwan Abou Fadel, secrétaire général de la Rencontre orthodoxe, qui affirme que l’Église grecque-orthodoxe n’a jamais payé pour obtenir des informations. « Celle-ci est malheureusement tombée plusieurs fois dans le panneau », contredit l’émissaire libanais sous anonymat.
Jamil Diarbakerli, en revanche, est persuadé que le cheikh en question a reçu des ordres pour tenir un tel discours. « Comment un simple cheikh pourrait détenir ce genre d’informations ? » interroge-t-il. « Regardez son affiliation et vous trouverez la corrélation »...
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Épisode 3: Le chemin de Damas
« Ce n’est pas le régime », bat en brèche l’ancien patron de la Sûreté générale Abbas Ibrahim. « Je ne vois pas l’intérêt qu’il y aurait eu pour le régime syrien de kidnapper des archevêques. C’est un non-sens », estime pour sa part le directeur de L’Œuvre d’Orient, Mgr Pascal Gollnisch.
Onze années sont passées depuis l’enlèvement des deux archevêques d’Alep qui a ébranlé les Églises orientales. Chaque mois d’avril, celles-ci ravivent leur souvenir, prient pour leurs frères, mais sont dans l’impossibilité de répondre aux interrogations. Qui est derrière cet acte ? Sont-ils encore vivants ou ont-ils été assassinés ? Officiellement, personne ne sait. Le rapt n’a jamais été revendiqué et aucune rançon n’a été demandée. Pas de preuves. Très peu de pistes. Comme s’ils avaient disparu dans la nature. Et toujours cette question lancinante : pourquoi s’en prendre à eux ?
Pour tenter d’y répondre, il est essentiel de bien comprendre le contexte de l’époque. La guerre syrienne a débuté depuis deux ans. L’opposition gagne du terrain, mais est déjà divisée et gangrénée par des groupes islamistes. Leur présence fait peur. En particulier aux minorités alaouite et chrétienne dont le soutien est essentiel à la survie du régime. Ce dernier n’hésite pas à alimenter cette peur pour consolider son pouvoir. Il se présente comme le dernier rempart contre les fondamentalistes. Le protecteur des uns contre les autres. Une rhétorique qui séduit autant les minorités de la région que certaines franges de l’opinion publique occidentale. Et dont les instances religieuses locales doivent être les meilleurs relais.
Dans sa première conférence de presse après sa nomination, samedi 22 décembre 2012, le chef de l’Église grecque-orthodoxe Youhanna Yazigi, patriarche d’Antioche et de tout l’Orient, indique qu’il ne partage pas cette manière de voir. « Ce qui nous arrive arrive également aux autres. Nous sommes dans la même situation que n’importe qui, musulmans et chrétiens, les uns aux côtés des autres, à affronter les difficultés », dit-il. Ce sera sa seule déclaration hors des clous. Quatre mois plus tard, son frère, l’archevêque Boulos Yazigi, disparaît avec Mgr Ibrahim. Était-il directement visé à travers cet enlèvement ? Rien, dans notre enquête, ne permet de l’affirmer. D’autant que son frère Boulos Yazigi est un homme discret qui s’est retrouvé par hasard dans le convoi arrêté ce jour-là.
« Il considérait le monde chrétien en exil comme une réalité et non comme une fatalité »
Plus notre enquête avance et plus cela paraît évident. C’est bien Youhanna Ibrahim – Mar Gregorios –, le second archevêque, qui est le personnage central de cette histoire. « C’était lui la cible la plus importante », appuie le président du Conseil national syrien Georges Sabra .
Né en 1949 à Qamechli dans une famille de rescapés du génocide turc de 1915, Youhanna Ibrahim est ordonné moine à 25 ans. C’est le début d’une ascension fulgurante. Il s’envole pour Rome, à l’Institut pontifical oriental, au début des années 1970. Et à 30 ans, le voilà déjà nommé archevêque d’Alep. Il enchaîne d’autres études en Angleterre et aux États-Unis. « C’était quelqu’un d’extrêmement cultivé, très intelligent et charismatique, qui est rapidement devenu une figure religieuse de haut rang », raconte l’un de ses amis, le politologue syrien Salam Kawakibi. « Il avait compris que son Église était en transition. Que le temps du prêtre du village, omnipotent, était terminé. Même avant l’invasion de l’Irak ou plus tard les massacres de Ninive ou de Mossoul, il pressentait que les chrétiens allaient s’ouvrir à l’international », raconte l’écrivain et journaliste français, spécialiste des minorités religieuses, Sébastien de Courtois, qui l’a connu. « C’est l’un des premiers archevêques à avoir fait des tournées en Europe pour rencontrer les communautés. Il considérait le monde chrétien en exil comme une réalité et non comme une fatalité », ajoute-t-il.
Ligne de crête
Alors que certains prélats tournent le dos aux opposants chrétiens, Youhanna Ibrahim, lui, s’active pour leur éviter la prison. C’est d’ailleurs à sa libération que Fouad Éliaa – son ami et rescapé de l’enlèvement –, incarcéré un an en 1980, sous Hafez el-Assad, le rencontre pour la première fois. « ’’Hamdellah aas-salamé’’. Nous sommes fiers de toi », lui dit-il. « Il s’inquiétait pour nous, mais n’était pas en faveur de la lutte contre le régime. C’était un pragmatique », raconte l’écrivain et chercheur Sleiman Youssef, également originaire de Qamechli.
Une ligne de crête qui devient intenable après l’éclatement de la révolution en mars 2011. La répression violente du régime contre les manifestants pacifiques a raison de son pragmatisme. Dès les premières semaines, il comprend que ce chapitre sera différent des autres. « Avec l’assassinat de milliers de civils, quelque chose s’est réveillé en lui. Il s’est cru disposé pour intervenir, parler aux uns et aux autres. Mais c’était un homme d’Église, pas un militant politique comme Paolo (Dall’oglio) », explique Salam Kawakibi, en référence au prêtre jésuite italien et opposant au régime Assad kidnappé par l’État islamique à Raqqa en juillet 2013.
Le 24 octobre 2012, Mar Gregorios est invité à intervenir à la prestigieuse Université de Princeton aux États-Unis. La conférence est filmée. Il ne mâche pas ses mots. À la tribune, il prévient d’emblée qu’il « n’est pas un politique, mais un archevêque. (...) Je suis ici pour représenter les religieux ». Sauf qu’il décrypte ensuite la situation syrienne avec minutie, propose un vrai carnet de sortie de crise. « Il faut élire un nouveau président, un dirigeant capable de maintenir la situation en Syrie et de la ramener à un État sûr, stable et démocratique », dit-il. Dans la salle, une professeure lui demande quelles étaient les relations entre le clergé et le pouvoir. « Avant mars 2011, on louait le régime, le président, c’était dans la tradition. (...) Moi inclus. Mais après, on ne pouvait pas imaginer qu’en Syrie, le bain de sang allait tout changer dans la vie des gens », répond-t-il.
Deux semaines plus tard, alors qu’il est « invité » à s’exprimer devant un parterre bien différent, le discours est moins frontal. Les 18 et 19 novembre 2012, soit cinq mois avant l’enlèvement, se tient la conférence du dialogue national syrien dans le hall d’un grand hôtel de Téhéran à l’initiative du ministre des Affaires étrangères iranien de l’époque. Le nom de la réunion ? « Non à la violence… oui à la démocratie et à la volonté populaire ». À l’époque, le régime des mollahs, allié de Damas, tente la carte diplomatique. C’est la première fois depuis le début du conflit qu’il parvient à réunir des membres de l’opposition et des représentants du gouvernement.
Une fois encore, l’archevêque troque ses homélies pour un véritable plaidoyer politique. « Tous les Syriens, après ce mouvement populaire qui dure depuis un an et huit mois, espèrent accroître (davantage de) libertés publiques », déclare-t-il. « Permettez-moi d’être franc avec vous, mais avant de dénoncer les plans de l’Occident, qui menacent de guerre civile, il nous faut purifier nos visions. » Il exhorte ensuite toutes les parties au conflit à travailler ensemble en vue d’un cessez-le-feu et propose plusieurs, une fois encore, des initiatives pour endiguer la crise. Ce discours émanant d’un membre du clergé syrien, en Iran, n’a rien d’anodin. « Bien avant la guerre, il prônait déjà le dialogue entre toutes les composantes de la société syrienne et entre les forces politiques, celles proches du régime comme celles de l’opposition », relate Sleiman Youssef.
Parce qu’il se sait respecté et qu’il a des appuis au sein de la nomenklatura, l’archevêque Ibrahim se croit protégé. « Il a toujours refusé depuis le début de la révolution de s’exprimer dans les médias syriens », raconte Fouad Éliaa. Dans les médias étrangers en revanche, ses prises de parole se font plus régulières, mais il prend garde à ne pas dépasser les lignes. « Malgré cela, il reçoit plusieurs rappels à l’ordre », se remémore un proche sous couvert d’anonymat. Il suffit d’une phrase, d’un mot, pour être condamné. La violence des combats qui augmentent au fil des mois pousse des milliers de familles chrétiennes à fuir vers le Liban ou l’Europe. En avril 2013, un tiers de cette communauté d’un million et demi d’âmes est déjà parti. Ceux qui n’ont d’autre choix que de rester sont tolérés à condition qu’ils se soumettent au régime. La quasi-totalité de leurs chefs religieux interrogés par la presse occidentale relaie la propagande du pouvoir. « On nous faisait passer pour des radicaux égorgeurs de chrétiens. Ça leur a fait peur », résume Abderrahmane Allaf, l’avocat et opposant qui accompagnait les prélats en zone rebelle. Mgr Ibrahim, lui, va adopter une nouvelle posture qu’il va défendre avec conviction. Il trouve son chemin de Damas.
Le 13 avril 2013, il lâche plusieurs « bombes » dans une interview accordée à la BBC en arabe. Ce jour-là, une femme et ses deux fils sont asphyxiés par du gaz sarin lancé par l’armée syrienne. C’est très probablement une première à Alep. La ligne rouge est franchie. Mais ça, Mar Youhanna ne le sait pas encore.
Et pourtant, dans cet entretien de quelques minutes à la chaîne britannique, il se déchaîne. Face au discours de Damas, il affirme d’abord qu’il n’existe « aucun plan de tuer les chrétiens », qu’ils « ne sont pas visés, ni les églises, mais qu’ils subissent des attaques indiscriminées.
La survie des chrétiens syriens n’est pas liée à la survie du régime du président Bachar el-Assad
« Je fais porter la responsabilité à tout le monde concernant ces tueries, cette corruption. Je ne pointe pas du doigt uniquement l’opposition ou bien le régime », dit-il, accusant toutefois ce dernier de ne pas mieux gérer la crise. Le prélat dit également douter des chiffres officiels des morts et des blessés, et appelle le gouvernement à « ouvrir ses portes aux médias afin qu’ils transmettent la véritable image de la tragédie dont souffrent les Syriens ». Mais c’est probablement cette phrase qui a dû faire la bascule : « La situation en Syrie est différente de celle en Irak, (...) la survie des chrétiens syriens n’est pas liée à la survie du régime du président Bachar el-Assad. »
Dans son entourage, ces déclarations jettent l’effroi, alors que les « trolls » pro-Assad s’en donnent à cœur joie sur les réseaux sociaux. « Nous étions terrorisés par d’éventuelles répercussions. On ne comprenait pas comment il avait pu dire ça. Certains lui conseillaient d’aller se cacher le temps que ça se tasse », raconte Jamil Diarbakerli, son neveu, directeur exécutif de l’Observateur assyrien pour les droits de l’homme, une ONG basée en Suède. « Je l’ai averti qu’il était allé trop loin. Il m’a répondu : “C’est trop tard” », confie un ami, opposant syrien sous couvert d’anonymat.
Il aura fallu neuf jours à peine pour que le couperet tombe. Lorsque l’annonce de son enlèvement avec l’archevêque Yazigi se propage, plusieurs proches interviewés par L’OLJ disent avoir immédiatement « compris qu’il n’était plus vivant ». « Je m’attendais même à ce que ça arrive plus tôt », déplore Ayman Abdelnour, président de l’ONG d’opposition Les Syriens chrétiens pour la paix.
« Mon oncle allait devenir le prochain patriarche des syriaques-orthodoxes. Le régime n’était sans doute pas rassuré de voir quelqu’un comme lui arriver à un tel poste parce qu’il ne courbait pas l’échine », avance Jamil Diarbakerli, qui n’a jamais cru à la piste islamiste.
Dans un pays aussi muselé, où les « moukhabarate » sont infiltrés dans toutes les strates de la société et même au sein de l’opposition, l’État n’est pourtant pas parvenu à élucider cette affaire. Mais l’a-t-il seulement voulu ? Après un simulacre d’enquête, c’est, depuis, le silence radio. Après l’enlèvement, Fouad Éliaa est resté plus d’une semaine à fouiller le rif, du côté de l’opposition. « On m’a appelé en me demandant ce que je faisais. Je leur ai dit que je n’avais pas peur de rentrer à Alep, mais que je voulais continuer un peu les recherches », dit-il. À son retour, une quinzaine de jours plus tard, il est interrogé par les renseignements de l’armée de l’air. « J’ai eu droit à un interrogatoire de… deux minutes. Ils m’ont accusé d’être complice des ravisseurs puis ils m’ont laissé partir », se remémore-t-il.
Entre-temps, l’appartement et le bureau de Mgr Ibrahim, à l’archidiocèse et à la cathédrale Saint-Ephrem, sont mis sens dessus dessous. « Ils ont tout fouillé à la recherche de “preuves” qui auraient pu compromettre les vrais commanditaires de sa disparition», raconte son neveu.
À Alep, Qamechli et ailleurs, ce rapt constitue un tournant pour les chrétiens. « Ça a poussé beaucoup d’entre nous à songer à l’émigration », déplore l’écrivain Sleiman Youssef. « Un important clerc levantin m’a dit lors de sa visite en Suède qu’il refusait de parler du sujet pour ne pas affronter le même sort, raconte Jamil Diarbakerli. Et il n’est pas le seul à me l’avoir dit. » Au Sofitel, le 17 avril courant, lors de la commémoration des onze ans de leur disparition, organisée par la Rencontre orthodoxe et la Ligue Syriaque, les intervenants – évêques et figures politiques – ne mentionneront pas une seule fois le gouvernement syrien, mais jetteront la pierre aux « Occidentaux qui n’ont rien fait pour que la lumière se fasse ».
« J’ai constaté au fil des ans que tout a été fait pour étouffer l’affaire et tenter de clore le chapitre. Je m’étonne du fait qu’aucun des responsables ecclésiastiques n’ait eu l’audace de demander l’ouverture d’une enquête internationale », déplore-t-il. Aucun représentant officiel des Églises grecque-orthodoxe et syriaque-orthodoxe n’a souhaité s’exprimer dans le cadre de cette enquête.
Les représentants du clergé syrien sont persuadés, aujourd’hui encore, d’avoir fait le choix de la raison en soutenant Bachar el-Assad plutôt que de se ranger du côté des opprimés. Peu importe qu’ils soient chrétiens, druzes ou musulmans, les Assad ont éliminé toute forme d’opposition politique, en Syrie comme au Liban, durant plusieurs décennies. Une section des « moukhabarate » est même dédiée au contrôle des institutions religieuses. « Ce sont elles qui se mêlent des élections de religieux à des postes-clefs, et qui vont jusqu’à écrire le sermon du dimanche du patriarche ou les prêches du mufti », explique Georges Sabra.
« Une page qui se tourne » ?
Après des années à espérer leur retour, les Églises prennent la décision douloureuse de remplacer leurs archevêques. Le patriarcat grec-othodoxe est le premier à le faire en octobre 2021 en nommant Ephrem Maalouli à la place de Boulos Yazigi. En septembre 2022, le patriarcat syriaque-orthodoxe nomme quant à lui Boutros Kassis comme successeur de Youhanna Ibrahim. « Ces décisions ont été perçues comme une page qui se tourne. Mais cette affaire ne meurt pas. Elle est devenue un symbole », estime Marwan Abou Fadel, secrétaire général de la Rencontre orthodoxe.
Personne ne semble croire qu’ils puissent encore être vivants. Mais personne ne se risque non plus à l’officialiser. « Moi, je pense qu’ils sont morts. Nous avons eu certaines informations sur le fait qu’ils ont été tués », confesse Abbas Ibrahim. Lesquelles ? L’ancien patron de la SG ne répond plus. Puis il reprend : « Par qui ? Comment ? Nul ne le sait. »
Quelques mois après avoir lancé en 2017 la pétition appelant les États-Unis à aider à la libération des deux archevêques, Joseph Hakim, président de l’Union internationale chrétienne, affirme avoir reçu un message d’une source proche de l’administration américaine. « Ils me disent alors qu’il ont été tués “il y a bien longtemps” et que ça ne servait à rien de perdre notre temps », affirme-t-il à L’OLJ.
C’est une conversation qui va clore les recherches d’un autre émissaire envoyé par les Églises orientales. En 2018, alors qu’il se rapproche d’un peu trop près d’une piste, un ami syrien vient lui livrer un message. Une conversation que cet émissaire, qui a requis l’anonymat, raconte des années plus tard à L’OLJ. À cette époque-là, la Syrie est toujours à feu et à sang. Quelque 350 000 personnes sont mortes, des dizaines de milliers ont disparu. Six millions vivent en exil et presque autant sont déplacés. Ressuscité par son parrain russe et son allié iranien, Damas parvient à reconquérir la Ghouta puis Deraa, ville berceau de la révolution devenue son tombeau. Le régime a repris du poil de la bête. Il se sent sorti d’affaire. Un soir, dans un restaurant cossu de la capitale syrienne, deux notables ripaillent. Ils boivent un peu trop. Alors, l’un deux se confie. « Va dire aux Libanais d’arrêter leurs recherches. Ils ne sont plus de ce monde », lâche ce cacique du parti Baas à son interlocuteur éberlué. « Youhanna Ibrahim avait la langue trop pendue… » finit-il par avouer à son interlocuteur.