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Astrid est morte

Le 22 juin 2023, Astrid M. s’est suicidée. Pendant des années, elle a consigné au quotidien les violences, psychologiques et physiques, subies de la part de son ex-compagnon dans son « Mémo de vie », un journal de bord numérique. « Les Jours » publient ses mots. Et mènent l’enquête jusqu’au procès de son ex.

EPISODE 1 - « J'AI PEUR, JE ME SENS PRISE AU PIÈGE DANS UNE TOILE D'ARAIGNÉE »

Le 13 mai 2021, Astrid M. écrit : « Il me rabaisse, gros mots, m’insulte, doigt d’honneur devant Lucas*, me saisit le bras, ne veut pas me lâcher. Il m’écrase le bras, j’ai mal, traces rouges. Je lui dis “tu m’as fait mal”, lui me répond “toi tu m’as fait mal à toute ma vie.” C’est blessant parce que je l’aime mais je suis le “monstre” de sa vie. » Elle poursuit, de sa plume saccadée : « Trop peur. J’appelle le 17. Les gendarmes me disent de prendre Lucas et quelques affaires et d’aller chez une amie. Je prends beaucoup d’affaires, j’ai l’impression que je ne vais pas revenir. Je prends mon Thermomix pour faire à manger à Lucas, je suis mauvaise cuisinière sans cet appareil. » Peu après, elle note ces mots : « La séparation est trop dure. Nous ne sommes pas prêts. »

*Le prénom a été modifié.

Aujourd’hui, Astrid est morte. Le 22 juin 2023, elle s’est pendue à son domicile. Elle avait 47 ans et un petit garçon né en 2016, Lucas. Pendant plus d’une décennie, elle a vécu avec Fabien A., enfermée dans une relation empreinte de violences, psychologiques toujours, physiques parfois. La mère de famille a multiplié les allers-retours devant les autorités, déposant puis retirant mains courantes et plaintes, au gré des violences et des excuses de ce conjoint toxique, de l’amour qu’elle lui porte, de sa culpabilité et de sa peur panique à l’idée qu’il lui déclare « la guerre » pour la garde de Lucas. Ces dernières années, Astrid a consigné tout ce quotidien par écrit. « J’ai écouté un jour une émission qui disait qu’il fallait tout noter, confie-t-elle à un gendarme lors d’un dépôt de plainte en 2021. J’ai commencé sur mon agenda téléphonique. Je suis en train de tout reporter sur Mémo de vie. »

« Mémo de vie » est un dispositif mis en place en novembre 2020 par l’association France victimes, en partenariat avec le ministère de la Justice, largement financé par des mécènes privés. Il s’agit d’un journal de bord dématérialisé permettant à des victimes de violences conjugales de raconter leur quotidien et d’y téléverser photos, vidéos ou enregistrements audio. Pensé pour être utilisé dans un contexte à risque, ce système sécurisé permet, en un clic, de faire apparaître une page internet anodine à la place de l’interface de Mémo de vie.

L’objectif est double : sortir la victime de son isolement et amasser des preuves en cas d’éventuelles plaintes ou procès. Un de ces journaux intimes numériques a été lu à l’une des audiences dont sont issus les cinq arrêts de la cour d’appel de Poitiers de janvier 2024 qui ont gravé dans la jurisprudence la notion de contrôle coercitif, concept récemment intégré à une proposition de loi votée en première lecture à l’Assemblée nationale. Les écrits de cette femme illustraient ce schéma de contraintes et de microrégulation du quotidien mis en place par l’agresseur pour régir la vie des victimes du foyer familial. C’est l’une des seules fois où un Mémo de vie a été cité en justice, le dispositif étant largement méconnu des institutions. En plus de quatre ans d’existence, 8 885 comptes ont été créés, dont 6 836 sont actifs à ce jour, quand 144 089 documents ont été enregistrés sur la plateforme. Une goutte d’eau en comparaison des plus de 271 000 victimes de violences conjugales recensées sur la seule année 2023.

À Poitiers, c’est la plaignante, vivante, qui l’avait fourni à la justice. Mais que deviennent ces Mémos de vie en cas de féminicides, de suicides, de suicides forcés ? « C’est un problème, reconnaît Jérôme Moreau, porte-parole de France victimes. Si la victime a dit à un tiers qu’elle a ouvert un compte, il sera possible de le retrouver sur réquisition de la justice. Sans cela, impossible. C’est le principe même du Mémo de vie. » De journal de bord, il se transforme alors en une boîte noire, perdue et impénétrable, emmurée dans des serveurs sécurisés.

Les Jours ont eu accès à celui d’Astrid. Avant de mourir, la quadragénaire l’avait imprimé et rangé dans sa voiture. À notre connaissance, c’est la première fois qu’un Mémo de vie est ainsi publié dans la presse. C’est un document rare et précieux. Il nous place aux premières loges d’un quotidien cru, intime, brutal, qui peu à peu prend les allures d’une cage. « J’ai peur, je me sens prise au piège dans une toile d’araignée », y note-t-elle en juillet 2022. Au fil des dizaines et dizaines de textes rédigés au jour le jour s’échafaude l’implacable charpente des violences conjugales qui emprisonne Astrid dans un contrôle coercitif dont elle finira par s’extraire en partie en rompant avec Fabien A. fin 2022. Puis entièrement, sept mois plus tard, en se suicidant quelques minutes après un ultime appel passé avec cet ex.

Les gendarmes, qui auraient pu se saisir du Mémo de vie en ouvrant le coffre de son véhicule, ne l’ont pas fait. Pas plus que le parquet d’Évreux n’a effectué de réquisition judiciaire auprès de France victimes. D’après nos informations, la justice n’a pas retenu le harcèlement conduisant au suicide, le lien de causalité direct entre ce qu’elle a subi et son passage à l’acte n’ayant pas été établi lors de l’enquête. Le 24 avril prochain, Fabien A. comparaîtra toutefois devant le tribunal judiciaire d’Évreux pour violences commises sur son ex-compagne, violences sur mineur par ascendant et atteinte au secret des correspondances. Contacté via son avocate, il ne nous a pas répondu.

Lorsqu’Astrid démarre son Mémo de vie, début 2021, elle y retranscrit d’abord les premiers souvenirs de leur relation débutée plus de dix ans auparavant, recopiant les notes prises sur son agenda téléphonique. Une vingtaine s’échelonnent de 2009 à 2019, puis son journal de bord se couvre de plus de 150 récits, jusqu’à décembre 2022, date du dernier écrit auquel Les Jours ont eu accès. Certains textes sont télégraphiques, impulsifs, brûlants. D’autres sont plus posés, détaillés et réfléchis. On y lit de longs paragraphes ou bien quelques mots seulement. Chacune des entrées est précédée d’un titre : « Ouverture du compte commun », « Balade », « Manipulation téléphonique », « Je lui demande d’arrêter les remarques blessantes », « Il me menace de mort »… À chaque fois qu’elle l’ouvre, le Mémo de vie lui propose de jauger son sentiment du moment, de « positif » à « danger».

Astrid et Fabien A. se sont rencontrés à la fin des années 1990, lorsqu’ils étudiaient aux Beaux-Arts. De cette aventure de jeunesse, elle garde le souvenir d’un compagnon aimant mais jaloux, qu’elle retrouvera par hasard via les réseaux sociaux dix ans plus tard, en 2009. C’est le début de leur « seconde vie », ainsi qu’elle titre la première date du Mémo de vie, celle de cette deuxième rencontre. Astrid a tout juste 35 ans, il en a deux de plus. C’est une belle femme, brune aux traits fins, avec des yeux noisette et un sourire doux. « Nous sommes timides, il me plaît, se réjouit-elle. Je ne l’avais jamais oublié. Je suis si bien dans ses bras. » Le texte suivant remonte à 2010. « Il espionne mes mails », indique Astrid qui précise avec le recul : « Ça m’a marquée et je reste méfiante. » Cinq ans passent ensuite, sans trop d’accrocs.

Elle est photographe de formation, lui travaille dans l’administration. Ils s’installent bientôt à Portes, un village de l’Eure, loin de la famille d’Astrid établie en Charente-Maritime. Au cours de leur relation, cette dernière changera plusieurs fois d’emploi pour finalement devenir institutrice après la naissance de leur fils unique, Lucas, en 2016.

En avril de cette année-là, Astrid est dans son deuxième trimestre de grossesse et c’est la première fois qu’elle inscrit un sentiment dans le Mémo de vie : elle choisit « danger ». Fabien A. lui reproche de ne pas payer de loyer, de ne pas assez s’investir et lui ordonne soudain de quitter la maison. « Je n’ai jamais rien demandé. Il faisait le superhéros gentleman dès le début et j’aimais ça de mon homme. Il assure, il me protège. Je dois rééquilibrer les choses, il est trop tard ?, s’angoisse Astrid. Je me décompose, le ciel me tombe sur la tête. Je suis triste et sans voix. » En « espérant que le bébé soit bien accroché », elle passe la nuit à rechercher désespérément des appartements abordables. Le lendemain, Fabien A. a changé d’avis : « Il me dit que c’était pour me donner une leçon. Manipulation, violente leçon, je croyais qu’il me protégerait, je n’en suis plus certaine. » Deux mois plus tard, Astrid décrit un autre sentiment, « positif » : « Voyage en amoureux à Florence, je suis enceinte, on est bien. » À partir de ces années-là, Fabien A. se met à boire, trop et trop souvent. « Quand tu te saoules, je suis triste », lui adresse-t-elle dans un sms dont elle recopie le contenu. À la date du 10 novembre 2016, elle marque : « Une magnifique étoile est née. Lucas, mon cœur. »

Une bascule s’opère fin 2017, lorsque Astrid note que Fabien A., de plus en plus régulièrement éméché, « veut tout contrôler ». Alors qu’il est ivre et « tourne en boucle », il « hurle » qu’il va la quitter, qu’il a pris rendez-vous avec son avocat. « J’aurai la garde exclusive de Lucas », assène-t-il. C’est la première fois qu’il menace sans aucun fondement Astrid de lui retirer leur enfant. « Je suis dévastée. Tout s’écroule, écrit-elle. Je pleure, je pleure, je pleure. » Elle termine : « Il l’a en lui, cette rage contre moi, une peur incontrôlable en lui, des démons cachés bien enfouis qui le poussent à l’autodestruction et nous détruisent aussi. Après cela, je ne suis plus la même, je suis marquée, je suis traumatisée. » Le lendemain, tout est oublié, encore. Et lorsque Fabien A. est hospitalisé peu après pour des douleurs au dos, Astrid s’éprend à nouveau : « Ça me fait mal au cœur de le voir comme ça. C’est dur pour lui. Mon homme. Il est si courageux. Je l’aime. »

Son compagnon souffle sans cesse le chaud et le froid. Le quotidien retranscrit par la jeune mère a des allures d’engrenage, jalonné d’allers-retours plus ou moins amoureux, de quelques hauts et de beaucoup de bas. Aux mots doux succèdent systématiquement les injures, le dénigrement, la culpabilisation. Une tension sourde et implacable se dessine à mesure qu’Astrid paraît emportée dans un tourbillon de brimades : « Ma démarche dans le couloir ne lui plaît pas, lourde. Je ne suis “pas féminine” » ; « Il me dit “tu es abominable” » ; « Fabien est ivre, il me dit “à quoi tu sers ?” » ; « Il me traite de “débile profonde”. Je me demande s’il m’aime » ; « Je n’en peux plus de ses remarques blessantes »… En juillet 2019, elle le rejoint avec vingt-cinq minutes de retard, il lui décoche froidement : « “Toujours décevante, jamais surprenante”, c’est ce qu’on inscrira sur ta tombe. »

La première violence physique survient un soir de janvier 2020. « Sentiment : danger », débute Astrid, qui retrace la scène survenue avec son conjoint ivre-mort, écroulé par terre. Elle se penche pour le relever, il sursaute et la saisit brusquement à la gorge : « Il coince mon cou, je ne peux plus bouger, il ne veut pas me lâcher, je dis : “C’est moi ! C’est moi ! C’est moi !” Il desserre enfin. » Elle parvient à le hisser sur un lit et se blottit contre lui. « Il me dit “va-t-en, sinon je vais te faire du mal”. Je pars. Première fois que j’ai vraiment peur dans la maison. » À partir de cette date, Astrid va documenter régulièrement l’état alcoolique de Fabien A., étoffant son Mémo de vie de clichés de cadavres de bouteilles et de cet homme aviné, gisant à même le sol ou échoué sur un canapé : « J’ai eu peur, je fais des photos car je ne sais pas comment cela va terminer. » Un jour, elle s’interroge : « On me dira certainement : “Cette photo ne prouve rien, madame.” Mais que puis-je faire d’autre ? » Un autre, elle est déchirée par ses sentiments : « Il a bu toute la journée. Il dit qu’il ne m’aime pas, que je suis immonde. J’ai envie de rester avec lui, je suis liée à lui. »

L’été 2020 est marqué par trois épisodes de violences. D’abord, il la « bouscule violemment » hors de la chambre de Lucas en pleurs. Une autre fois, il lui vocifère des menaces de mort : « Il va t’arriver quelque chose, je vais te passer par la fenêtre, je vais te jeter par la fenêtre ! » Enfin, après un différend concernant leur fils, Fabien A. la saisit brutalement par le cou, la projette sur le lit et l’inonde d’insultes. « Le lendemain, il ne se souvient de rien et s’excuse, consigne Astrid. Je le crains de plus en plus quand il est bourré, je suis sur mes gardes, je tremble. » Elle effectue une première déposition en gendarmerie mais sans porter plainte ni partir. Plusieurs mois après, elle écrit : « Il est ivre, il me fait mon procès, me dénigre. Atmosphère pesante. »

Début 2021, Astrid prend conscience que d’intenable, la situation devient dangereuse. Elle se rapproche d’une association qui lui conseille alors d’ouvrir un compte sur Mémo de vie, ce dispositif mis en place quelques semaines plus tôt. Elle décide aussi d’enregistrer son compagnon lors de ses accès de colère et verse les fichiers audio sur ce journal de bord. Leur relation se dégrade toujours plus. Le soir du 13 mai 2021, Fabien A. attrape violemment son bras qui se couvre d’ecchymoses. Saisie d’effroi, elle appelle les gendarmes et s’enfuit avec Lucas. Puis revient, comme happée.

Deux mois plus tard, Astrid tente à nouveau de plier bagages. Là encore, c’est trop dur, trop tôt. « J’étais prête à partir avec Lucas dans une association, qui était prête à m’accueillir. À 13 h 30, j’appelle, je suis mentalement prête. Mais il n’y a personne. L’attente fait que je commence à réfléchir et paniquer. À 14 h 30, je rappelle et là, je flanche : qu’est-ce que je fais ? Mon Dieu ! Je respire mais à chaque bouffée d’air j’étouffe ! Seigneur aidez-moi ! Mes jambes sont en coton, je ne me tiens plus, je panique. À 15 h 30, je range tout. »

D’hésitations en tentatives, les barreaux du contrôle coercitif semblent se fissurer : « Je suis prête au changement d’existence pour du mieux. Mon mental avance. Je dois maintenant le décider sans retour en arrière. Accepter de ne plus voir cet homme qui est le père de mon enfant. » Mais la crainte de partager, voire de perdre, la garde de Lucas ronge la quadragénaire : « Renoncer pour se libérer, accepter de moins voir mon fils, la prunelle de mes yeux. Ça fait beaucoup de choses encore. » Et puis, pense-t-elle l’été venu, tout n’est peut-être pas perdu avec celui qu’elle a si profondément dans la peau : « On doit essayer de se donner une dernière chance pour notre couple, mais je n’arrive pas à oublier le passé, ces quatre années de souffrance. Je sais que si je porte plainte, il n’y aura pas de retour en arrière et que ce sera la guerre. Il faut donc essayer d’éviter la guerre. J’ai peur de porter plainte. »

Courant 2021, elle mentionne à plusieurs reprises l’insistance de Fabien A. pour obtenir des relations intimes et parle de « harcèlement sexuel ». Elle raconte cette fois dans la douche où il la mord lorsqu’elle le repousse, cette tentative en présence de leur fils ou bien ses assauts répétés dans la chambre. Astrid refuse, louvoie, feint le sommeil. Elle est d’autant plus terrifiée qu’il se met à la questionner : « Il m’a dit qu’il peut voir la bande passante et entrante du réseau internet et qu’il sait que je fais quelque chose sur mon téléphone tous les soirs, s’alarme-t-elle. En fait je suis sur Mémo de vie. Là, j’écris, mais je sais qu’il contrôle alors ce soir je me couche tôt pour ne pas être avec lui bourré. Je fais court pour ne pas avoir à me justifier. Je ferme mon tel, la lumière, la fenêtre, tout normal pour qu’il me laisse. Je me sens harcelée. Sentiment d’insécurité. »

Un soir qu’ils écoutent de la musique dans le salon, il la serre contre lui et, inquiétant, lui chuchote : « Tu vas encore te plaindre sur Mémo ? » Avant d’insinuer qu’il sait où sont les serveurs, qu’il peut y avoir accès, qu’il est influent. « Je me suis sentie comme une fourmi qu’on pouvait écraser à tout moment, se glace Astrid. Je suis sortie de ça en me disant que je ne pouvais vraiment rien faire, que je pouvais être surveillée de partout, mon espace de liberté, ma respiration était d’écrire sur Mémo de vie, et là je n’ose plus le faire. » Plus tard, elle lui demande s’il l’espionne : comment sait-il pour le Mémo de vie ? Comment est-il au courant de ses déplacements ? Pas de réaction. « Cet homme à qui j’ai donné mon corps et mon âme est en train de me mentir. »

Novembre 2021, Astrid dépose une main courante à la gendarmerie, sans en faire mention précise sur son journal de bord. Au milieu d’épisodes d’ivresse et d’injures, elle note simplement : « Ça me détruit psychologiquement, je suis en overdose de méchancetés verbales. Si j’en écoute plus, je m’effondre. » Début 2022, Lucas confie à sa mère que Fabien A. l’a étranglé. Le petit garçon mime les mains de son père autour de son cou. « Il a serré, ça m’a fait mal », dit-il. Astrid blêmit, enregistre la version de son fils, confronte son compagnon, il nie. Avant, plus tard, de l’admettre à demi-mot. Un matin, Lucas lui demande : « Papa, t’as encore de l’alcool dans la tête ? »

En avril, à bout, elle demande une ordonnance de protection puis se rend à la gendarmerie, avant de s’enfuir avec Lucas. « Le soir, [Fabien] rentre et il n’y a personne. » La nuit passe et, avec elle, l’assurance d’Astrid, une fois de plus : « Je dois porter plainte le lendemain. Il me laisse des messages en pleurs. Il veut revoir son fils. Je le rappelle et je culpabilise, je ne suis pas bien, je suis perdue, je lui propose une thérapie de couple sérieuse, il accepte. Alors je retourne voir l’adjudant-chef et je lui dis que j’arrête tout. »

Malgré son recul, la procédure pénale reste engagée : en matière de violences conjugales, le retrait de plainte n’annule pas les poursuites. Au printemps 2022, Fabien A. reçoit ainsi une convocation à la gendarmerie. « Sentiment : danger, débute Astrid. Il m’accuse, m’expose ce qu’il sait, m’indique qu’il a des contacts, son plan d’attaque contre moi, fait des intimidations. Je suis pétrifiée. » Face aux habituelles excuses du lendemain, elle se méfie, « trop de mensonges, trop de violence », mais écrit le mois suivant : « Je l’aime encore. »

La cassure a lieu à l’été 2022. Un énième jour de beuverie, elle tombe sur le portable de Fabien A. et découvre des dizaines de fichiers audio, pour certains longs de plusieurs heures. Effarée, elle comprend que ce sont des preuves qu’il entend amasser contre elle dans le cadre de la procédure pénale. « Il me dit qu’il m’a enregistrée nuit et jour pendant un peu plus d’un mois à partir de juin pour prouver que ce que je disais était faux. Je me souviens qu’à cette époque, il prenait une toute petite voix très gentille pour parler, cela m’énervait parce que je savais que ce n’était pas naturel, je le lui disais. Jamais en treize ans il n’a parlé comme ça. Je ne comprenais pas son attitude. Je suis choquée. »

Astrid va finalement réussir à rompre peu avant l’automne 2022 et louer un appartement. Lucas vit alors chez l’un et l’autre de ses parents. En octobre, quelque chose s’est libéré dans l’esprit d’Astrid. Elle dépose une nouvelle plainte contre Fabien A., « parce qu’il doit cesser de mettre sur l’autre la faute de sa violence et l’assumer », note-t-elle, et pour se protéger concernant la garde de leur fils sur laquelle un juge aux affaires familiales doit statuer mi-janvier 2023. Le 2 décembre, Astrid reçoit les conclusions de l’avocate de son ex. Elle s’effondre tant elle les estime cousues de mensonges, découvrant que sa belle-famille y témoigne contre elle. En ouvrant son journal de bord, on l’entendrait presque hurler : « Ce que je lis me met par terre. Ça me détruit. Je vais devoir prouver la vérité, je ne m’attendais pas à ce que ce soit aussi sale. Pourquoi tant de haine ? Qu’est-ce que je leur ai fait à tous ??? »

Ce sont les dernières phrases de son Mémo de vie. À l’audience de janvier 2023, un statu quo est décidé pour la garde de Lucas : les plaintes, les témoignages de violences et les quelques pages de son journal qu’elle a joints au dossier ne suffisent pas à convaincre le juge. Il est plutôt convenu de se revoir en juin. En avril, elle retire sa plainte pour « apaiser [leur] relation », dira-t-elle aux gendarmes. Le 22 juin, deux jours avant l’audience et juste après un appel passé avec Fabien A., Astrid se pend dans son appartement. Son dernier écrit est une lettre d’adieu qui débute ainsi : « Je ne peux pas vivre haïe par l’homme de ma vie. »

EPISODE 2 - SUICIDE D'ASTRID : SA LETTRE D'ADIEU DÉTRUITE PAR LA JUSTICE

Astrid M. a écrit jusqu’à ses derniers instants. « Je ne peux pas vivre avec la tristesse qu’il déforme ce que je suis ou ce que j’ai fait, note-t-elle, de son écriture penchée et régulière, dans sa lettre d’adieu. J’aurais dû trouver une autre solution que de porter plainte contre lui. J’aurais dû essayer d’approfondir, de comprendre pourquoi il avait fait ça sur moi. »

« Ça », ce sont les années de violences vécues aux côtés de « lui », Fabien A., son ex-compagnon. Cette photographe de 47 ans les avait retranscrites au quotidien dans son « Mémo de vie », son journal de bord sécurisé, révélé par Les Jours (lire l’épisode 1, « “J’ai peur, je me sens prise au piège dans une toile d’araignée” »). Astrid y témoignait d’injures acerbes, de dénigrements constants, d’une surveillance incessante, de violences répétées, psychologiques toujours, physiques parfois. Elle décrivait ses départs avortés, ses doutes profonds, cet amour, épidermique et dangereux. Au fil de ses lignes se tissait une implacable « toile d’araignée », comme elle l’écrivait.

Les derniers mots d’Astrid ont été pour son fils, Lucas, alors âgé de 6 ans. « S’il te plaît ne m’en veux pas, je suis isolée et tout s’effondre autour de moi, dit-elle dans sa lettre. Pardonne-moi, mon amour, ma lumière, la pression est forte sur moi. […] Je souffre trop. Pardon à tous, pardon à toi, pardon au monde. Je suis une catastrophe. » Sur une autre feuille, elle inscrit : « Madame Catastrophe tire sa révérence. Au revoir. » Le 22 juin 2023, Astrid se pend dans son appartement.

Ce jeudi 24 avril 2025, Fabien A., présumé innocent, doit comparaître devant le tribunal judiciaire d’Évreux pour violences commises sur son ex-compagne décédée, violences sur mineur par ascendant et atteinte au secret des correspondances. Le harcèlement par conjoint conduisant au suicide n’a pas été retenu : le lien de causalité entre le passage à l’acte et les violences subies par Astrid, nécessaire à la constitution de cette infraction dite de « suicide forcé », n’ayant pas été démontré. « Il y a eu incontestablement un contexte de violence. Dire que c’est ce qui aurait conduit Astrid M. à se suicider, je n’en suis absolument pas certain », nous fait savoir le procureur de la République d’Évreux, Rémi Coutin. Reste que le Mémo de vie d’Astrid n’a pas été saisi dans sa version complète. Et que sa lettre d’adieu a tout simplement été détruite par les gendarmes.

Rita, sa mère, apprend le décès de sa fille d’un coup de fil de Fabien A., sec et brutal : « Désolé mais Astrid est à la morgue. » Elle lâche son téléphone ; Jean-Pierre, le père, s’effondre, pris de malaise. La sœur aînée de la défunte, Sandrine, 54 ans, se rapproche des enquêteurs pour comprendre. Que s’est-il passé ? Comment sa cadette qui aimait tant son fils a pu s’ôter la vie ? N’a-t-elle pas laissé une lettre ? Sandrine et ses parents inondent la gendarmerie d’une dizaine d’appels. Cinq jours durant, les forces de l’ordre leur assurent que non : Astrid est partie sans mot dire ni écrire.

Le 28 juin, la gendarme chargée de l’affaire les rappelle. Sandrine rapporte aux Jours cette conversation : « J’ai terminé mon enquête, votre sœur était dépressive, elle avait peur de perdre la garde de son enfant, leur annonce la fonctionnaire. Et il y avait une lettre mais vous ne l’aurez pas. » Estomaquée, la sœur d’Astrid articule :

« Ah bon, mais pourquoi ?

- Elle était dans les scellés, c’est le substitut du procureur qui m’a donné ordre de les détruire.

- Mais vous avez lu cette lettre ? Que disait-elle ?

Elle disait que vos deux familles se détestent à cause d’elle, qu’elle a peur de perdre la garde de son fils et il y a un chapitre pour son fils où elle dit qu’elle lui lègue tout et qu’elle l’aime. Je pense qu’avoir cette lettre ne vous aurait pas aidés. »

Sandrine se souvient du silence. De son souffle coupé par « la violence », « le manque de respect », « le mépris ». Sa sœur est morte dans la soirée du 22 juin. Le 27 juin, l’enquête est clôturée à 16 h 50. Dix minutes plus tard, à 17 heures, un substitut du procureur de la République d’Évreux ordonne la destruction de son courrier d’adieu. Les derniers mots d’Astrid finissent hachés par le massicot de la gendarmerie de Conches-en-Ouche, le village de l’Eure voisin de celui où elle a vécu avec Fabien A.

« Quand on a su que la lettre était détruite, c’était une sidération, une colère inacceptable, confie aux Jours Rita, la mère d’Astrid, partie civile au procès avec Jean-Pierre et Sandrine. On a cherché des réponses, on a mis tout le monde en alerte. Rien n’était normal. On était anéantis. » Le 28 juin, le compagnon de Sandrine rencontre par hasard, dans le cadre de son travail, la députée Horizons de Haute-Savoie, Anne-Cécile Violland. Il dévoile l’histoire de cette lettre à l’élue, qui n’en revient pas. Celle-ci prend sa plume et adresse un mail en son nom au procureur de la République d’Évreux.

Rémi Coutin lui répond dès le lendemain et lui confirme qu’en effet, ordre a été donné de la détruire, qu’il ne sait pas pourquoi, qu’il en est bien ennuyé. Les gendarmes avaient toutefois pris la missive en photo avant de la réduire en poussière : il vient d’en exiger la retranscription. Le parquetier joint en retour copie de la lettre ainsi que le procès-verbal en reproduisant le texte, non pas à Sandrine ou ses parents, mais directement à la députée, lui précisant : « Vous pouvez bien sûr les faire suivre à la famille de la victime. »

Sollicité par Les Jours, le magistrat paraît peu à l’aise avec cette incompréhensible histoire. « Il y a eu incontestablement une erreur d’appréciation, malheureuse, qui a été faite. Pourquoi ? Je suis incapable de me l’expliquer, se désole-t-il. Heureusement, l’erreur a été rattrapée de mon point de vue, parce que les gendarmes avaient fait une photo. » Ni lui ni personne au parquet du tribunal judiciaire d’Évreux n’a jamais contacté les parents ou la sœur pour s’excuser. Personne ne leur a même répondu lorsqu’ils ont cherché à comprendre. Que serait-il advenu s’ils n’avaient pas bénéficié par hasard de cette relation haut placée ?

Près de deux ans plus tard, Sandrine n’arrive pas à digérer. « Si on n’avait pas fait intervenir une députée, on n’aurait jamais eu cette photo. Les gendarmes nous ont répété qu’ils l’avaient détruite, tempête-t-elle. Maintenant, on nous dit que tout est réparé ? Mais ce n’est pas vrai, nous n’aurons jamais la vraie lettre d’Astrid, les derniers mots de ma sœur. Son fils ne la tiendra jamais entre ses mains. » Souvent, Sandrine répète cette image : « C’est comme si vous prêtiez à quelqu’un un vase auquel vous tenez beaucoup, qu’il le casse, recolle les morceaux et vous le rend en disant : “Voilà ton vase, c’est le même.” Non, ce n’est pas le même. Il a été détruit. C’est pareil pour la lettre d’Astrid. »

« La façon dont a été traitée cette famille est immonde, le sort qui leur a été réservé est absolument inhumain, dénonce Audrey Chefneux, l’avocate de Sandrine et des parents de la défunte. Cette lettre contenait des dispositions testamentaires, c’est un courrier qui vaut testament. Elle n’aurait jamais dû être détruite. » Même stupéfaction du côté de Yaël Mellul, avocate pionnière ayant largement contribué à la reconnaissance du suicide forcé dans la loi de 2020, après le grenelle sur les violences conjugales. « Je n’ai pas connaissance d’histoires pareilles, mais tout simplement parce que c’est interdit. Comment peut-on faire cela ?, s’interroge-t-elle. On ne peut pas détruire une telle lettre, cela peut être une preuve. Ce n’est pas systématiquement déterminant mais il y a nombre d’affaires de suicide forcé où les lettres d’adieu sont essentielles. Cela peut être comme une plainte posthume ou bien servir à déceler des indices. »

D’autant que les derniers mots d’Astrid peuvent paraître inquiétants. La quadragénaire débute ainsi : « Je ne peux pas vivre haïe par l’homme de ma vie. » Puis parle de son isolement, de cette pression lancinante et de cette plainte déposée contre Fabien A., qu’elle dit regretter. Entendu par les gendarmes à la suite du décès, son ex leur annonce lui-même qu’elle avait porté plainte contre lui. Il leur révèle aussi que, quelques minutes avant son suicide, ils ont discuté pendant quinze minutes au téléphone. Qu’après cette conversation, juste avant de se tuer, Astrid lui a envoyé ce message : « On m’enlève tout. » Les gendarmes ne chercheront pas plus loin.

Fin juin 2023, une deuxième audience devant un juge aux affaires familiales devait se tenir afin de statuer sur la garde de Lucas. Six mois plus tôt, en janvier, l’ensemble des plaintes et de larges extraits du Mémo de vie joints au dossier d’Astrid n’avaient pas été pris en compte lors d’une première audience. Le magistrat civil, balayant l’ensemble des accusations, avait décidé de la garde partagée de l’enfant entre ses deux parents. À cet instant, Fabien A. fait déjà l’objet d’une enquête judiciaire concernant des faits de violences sur elle, mais aussi sur leur fils. En avril, la quadragénaire retire sa plainte pour « apaiser les choses », dira-t-elle. Malgré cette décision, le procureur de l’époque exige le maintien des poursuites.

Mais lorsque Astrid se suicide, personne ne fait le lien entre les deux affaires. Les gendarmes de Conches-en-Ouche bouclent le dossier de sa mort en cinq jours, supprimant donc sa lettre au passage, sans en alerter leurs collègues d’Évreux chargés de l’enquête sur les violences, pourtant placés sous la houlette du même parquet. Ces derniers ne s’en alarment pas outre mesure : depuis le printemps 2023, le dossier d’Astrid moisit dans un tiroir de la brigade de recherche. Sa reprise tardive n’est due qu’à la persévérance de Sandrine et de ses parents qui se débattent pour obtenir la vérité. « L’enquête était restée en stand-by effectivement, et est réactivée après le suicide d’Astrid M. Le lien a été fait au moment où la députée me saisit pour la lettre, confirme le procureur Coutin. Je ne prétends pas que cette enquête ait été faite de façon parfaite. Je ne suis pas sûr non plus qu’il y ait eu des dysfonctionnements préjudiciables. »

Quelques jours après avoir récupéré copie de la lettre, Sandrine et ses parents sont convoqués à la gendarmerie de Conches-en-Ouche. Sans égard ni excuse, leurs interlocuteurs leur remettent les clés de l’appartement d’Astrid : « Allez-y, c’est propre. » Lorsqu’ils y pénètrent, rien n’est rangé. La corde est posée en évidence sur la banquette du salon. « Ma mère a hurlé, murmure Sandrine. On ne nous a rien épargné. »

Dans son bureau, la grande sœur retrouve une feuille sur laquelle Astrid a recopié tous ses mots de passe. Son matériel informatique n’a jamais été saisi. Dans le coffre de sa voiture, elle a déposé un exemplaire imprimé de son Mémo de vie. Les gendarmes ne l’ont pas recherché. Lorsque les deux enquêtes seront enfin jointes, nul ne prendra la peine d’en demander communication, malgré les relances de Sandrine. « La question s’est posée après la clôture de la procédure, après que la convocation en justice du prévenu a été délivrée, reconnaît le procureur Coutin. De sorte que nous avons été confrontés à l’absence de cadre procédural nous permettant de requérir à cette fin l’association qui détient le Mémo de vie. » Jusqu’au bout, Astrid n’aura pas été lue.

EPISODE 3 - « ASTRID ÉTAIT UNE FILLE BRILLANTE QUI A ÉTÉ BRISÉE. IL L'A ÉTEINTE »

Fabien A. a éteint Astrid M. « Elle a été rabaissée, humiliée, insultée, parfois violentée. C’était une fille brillante qui a été brisée, plaide l’avocate de la famille M., Audrey Chefneux. Il l’a éteinte. Il l’a éteinte. Je ne peux pas dire autre chose. » Le 22 juin 2023, Astrid s’est pendue dans son appartement. Avant ce geste, des années durant, cette femme de 47 ans a été victime de violences psychologiques répétées, parfois physiques, de la part de son ex-compagnon, Fabien A.

Ce jeudi 24 avril 2025, devant le tribunal judiciaire d’Évreux, cet homme de 54 ans a été déclaré coupable de violences psychologiques et physiques sur Astrid M., de la surveillance de ses correspondances privées et de violences par ascendant sur leur fils Lucas, âgé de 5 ans au moment des faits. Fabien A. a été condamné à vingt-quatre mois de prison entièrement assortis d’un sursis probatoire de trois ans, d’une obligation de soins, de suivre un stage pour auteur de violences conjugales, ainsi qu’à verser 5 000 euros à son fils et 10 000 euros à la famille de sa victime décédée, sa mère Rita, son père Jean-Pierre, et sa sœur Sandrine, parties civiles au procès. Il conserve l’autorité parentale et la garde exclusive de son fils.

Tout au long de la journée, l’ombre de la mort d’Astrid a plané sur l’audience. « Une affaire pas si simple que ça », note, à titre liminaire et avant son très complet exposé des faits, le président Bertrand Brusset, dont le sérieux teinté d’ironie a contribué à la bonne tenue d’un procès sensible, scruté par une presse et un public venus en nombre. Sensible parce qu’Astrid a semé derrière elle une multitude de preuves, notamment grâce à son « Mémo de vie », ce journal de bord sécurisé dans lequel elle a minutieusement consigné son quotidien jalonné de brimades, de contrôle et de violence, de plaintes déposées et retirées au gré de cet amour toxique qu’elle portait à Fabien A. (lire l’épisode 1, « “J’ai peur, je me sens prise au piège dans une toile d’araignée” »). Sensible parce que l’enquête, quoi qu’en dise le ministère public, a pris beaucoup de temps et a été émaillée de dysfonctionnements, jusqu’à cette lettre d’adieu détruite sur ses ordres (lire l’épisode 2, « Suicide d’Astrid : sa lettre d’adieu détruite par la justice »). Sensible enfin, parce que le parquet d’Évreux n’a pas retenu le harcèlement par conjoint conduisant au suicide, estimant que lien entre les violences subies et l’acte d’Astrid M. n’était pas établi.

« Cette certitude du lien causal ne nous semblait pas pouvoir être caractérisée en excluant tout doute », a expliqué à l’adresse de la famille le procureur Théo Touzeau en préambule de ses réquisitions, précisant que le suicide était « d’origine multifactorielle » et que le doute doit toujours profiter au prévenu. « Pour autant, en réalité, il n’a jamais été question que Fabien A. n’ait pas à répondre de ses actes. Il doit être jugé pour les violences qu’il a commises. »

Cet élégant quinquagénaire, venu en chemise blanche sous une veste bleue, n’en a reconnu aucune. Pendant plusieurs heures, il n’a eu de cesse de se présenter comme une victime malgré les preuves accablantes qui ont conduit à sa condamnation. La réalité selon lui ? Il a toujours voulu quitter une Astrid dépressive depuis le début de leur relation et oisive tout du long. S’il admet être coupable d’une chose, c’est bien d’avoir manqué de courage pour claquer la porte. « Moi, je voulais juste me séparer d’Astrid M., commence Fabien A. dès que la parole lui est donnée. Mais à chaque fois, il y avait un chantage. Mais je voulais juste me séparer d’elle et pouvoir être le père que je suis aujourd’hui. » Et tandis que, dit-il, elle ne faisait rien, il s’occupait de tout : « Je faisais les ménages, les courses, je les rangeais, je faisais les repas. Je payais tout dans la maison. »

Cet autoportrait laudateur n’a résisté ni à l’exposé des faits, ni aux débats qui ont brossé le visage d’un manipulateur, maniaque et violent. Dès le début de leur relation, Fabien A. fait croire à Astrid qu’il connaît très bien les renseignements généraux. Que c’est pour cela qu’il a accès à ses mails qu’il consulte allègrement. « Elle avait le sentiment d’être épiée, surveillée », remarque le président. En 2021, lorsqu’elle appelle les gendarmes parce qu’il devient violent, elle leur dit : « Il est toujours dans un délire d’espionnage, de violence, de force, d’armes. » Bien avant Astrid, il y a aussi eu l’ex-épouse de Fabien A. Celle-ci, jointe lors de l’enquête, confiera qu’il l’a fait interner en hôpital psychiatrique sans son accord, qu’il était devenu « odieux » au fil des années, qu’elle se demande s’il n’est pas « un pervers narcissique ». Cette femme conclut, ne voulant plus en entendre parler : « C’est un con. » L’expertise psychiatrique, elle, dira plutôt de Fabien A. qu’il présente une « possibilité de stratège » avec « tendance à la réclusion victimaire et plaintive mais aussi une nécessité d’exercer sur autrui une certaine toute-puissance ». Qu’enfin, celui-ci fait montre d’une « psychorigidité ».

Lorsqu’Astrid M. dépose sa première plainte en avril 2022, elle rapporte ne plus supporter les règles strictes qu’il impose à la maison. Le procureur Touzeau parlera à ce sujet de contrôle coercitif, cette notion qui pourrait bientôt rentrer dans la loi et qui désigne ce schéma de contraintes et de microrégulations mis en place par l’agresseur pour régir la vie des victimes du foyer familial. La déposition de la défunte lue par le président Brusset révèle en effet un inflexible quotidien, étouffant, que Fabien A. allait jusqu’à chronométrer. Leur fils Lucas doit se réveiller à 7 h 30. Astrid n’a pas le droit d’aller le voir avant et, si elle le fait, ne doit rester avec lui que « cinq à dix minutes » et « surtout ne pas s’allonger à côté de lui », égraine le magistrat. La maison doit être rangée et le repas du soir prêt à 19 heures. À 19 h 30 précises, Lucas doit s’être lavé les dents. À 19 h 45, les parents sont dans sa chambre. À 20 h 15, c’est le « dernier bisou ». « Je n’y arrive pas, se désespère Astrid auprès des gendarmes. Parfois, il m’arrive de quitter la chambre pas à 20 h 15, mais à 20 h 30. »

Bertrand Brusset s’interrompt, lève les yeux au-dessus de ses lunettes et fixe le prévenu : « Et là, vous lui dites qu’elle “vole le sommeil de Lucas”. » Il poursuit, citant Astrid : « J’ai souvent un peu de décalage dans ses règles et ça le met hors de lui. Je culpabilise de ne pas être meilleure dans l’application de ces règles. »

« Est-ce que vous reconnaissez que vous êtes obsessionnel ?, demande le président.

- Pas du tout. Franchement non, rétorque du tac au tac Fabien A., droit comme un piquet. C’est plutôt le déséquilibre qui est dérangeant. C’est de faire le ménage pendant qu’elle se repose parce qu’elle a travaillé la veille. Mais moi aussi j’avais travaillé la veille. Je n’avais pas de week-end en fait. »

Au cours de leur relation, Astrid s’est mise à prendre des notes. Non pas celles du Mémo de vie, mais « des notes sur ses reproches » pour « corriger [son] comportement », dit-elle aux gendarmes. « Mais comme elle avait beaucoup de notes, elle n’arrivait pas à se souvenir de tout, indique Bertrand Brusset. Elle s’est donc mise à enregistrer ce que vous disiez. »

Plus que le Mémo de vie, dont des extraits ont été lus à l’audience, ces enregistrements ont été l’une des clés de voûte de ce procès. À l’occasion d’une de ses nombreuses visites aux forces de l’ordre, Astrid dépose une clé USB contenant 35 captations audio effectuées entre 2018 et 2022. « Un trésor précieux car rares sont les fois où nous disposons de tels outils objectifs », remarque Me Chefneux, qui en énumère implacablement les retranscriptions, mettant en lumière une intimité brutale faite d’insultes, de rabaissements, de dénigrements, souvent commis en présence de leur jeune enfant : « Sac à merde » ; « Pourriture » ; « T’es qu’une merde » ; « T’as bien rempli ton compte de femme victime ? » ; « Je dois subir tes conneries » ; « Je te vois comme une féministe de merde, parce que tu branles rien Astrid, t’as jamais rien branlé » ; « T’es quelqu’un de malsain »…

En garde à vue en 2022, Fabien A. avait reconnu ces violences psychologiques qu’il réfute à l’audience, trois ans plus tard :

« Vous reconnaissiez que vous étiez assez dénigrant et insultant. Vous appelez ça comment, vous, si ce ne sont pas des violences psychologiques ?, s’enquiert le président.

- Juste quelqu’un qui veut se séparer de quelqu’un d’autre, en fait.

- Mais les insultes sont là, non ?

- C’est inadmissible, je suis entièrement d’accord. Il y a des moments où je voulais la quitter, je n’ai pas réussi à le faire joliment, j’en suis désolé.

- Vous reconnaissez lui avoir fait mal à l’esprit ?

Je reconnais avoir voulu la quitter. Je ne l’ai certainement pas fait de la plus belle manière. Je n’en pouvais plus de ce couple », persiste, inlassablement, Fabien A, sous le regard éberlué de Rita et Sandrine, la mère et la sœur d’Astrid.

Leur avocate lui demande à son tour s’il se souvient de cette journée du 13 mai 2021, lorsqu’Astrid a appelé les gendarmes parce qu’il l’avait brutalisée :

« Le 13 mai 2021, quand je la quitte ?, demande Fabien A.

- Mais ce jour-là, vous ne la quittez pas monsieur. C’est elle qui part. »

Fabien A. nie les violences sur son fils ainsi que ses problèmes d’alcool. C’étaient les antidouleurs qui le mettaient dans des états seconds, jure-t-il

Astrid M. le raconte dans son Mémo de vie. Elle parle aussi des nombreuses fois où c’est bien elle qui souhaite partir. Pas lui. Qu’au contraire, il revient toujours pour s’excuser, lui dire qu’il a changé. Elle décrit aussi comment elle retombe systématiquement dans ses bras, comme aimantée par cet homme toxique dont elle est profondément et maladivement amoureuse. À propos de cette « relation pathologique » dans laquelle Astrid fait preuve d’un caractère « immature », un expert psychologue analyse qu’elle « n’est pas en mesure de mettre en œuvre les éléments qui lui permettent de changer de vie » et témoigne d’une « crédulité devant les propos de son conjoint ». D’après le clinicien, elle affiche une « volonté soutenue de faire changer l’autre qu’elle n’abandonne pas malgré la réalité ».

Au procès se pose aussi la question de la consommation d’alcool du prévenu, qui transparaît largement du récit qu’Astrid a laissé derrière elle, étoffé de nombreuses photos de son compagnon éméché, échoué un peu partout. Ça aussi, Fabien A. le nie. Les photos de lui étalé au milieu d’enfants en plein après-midi ? « On était en train de jouer en fait. » Celle où il gît sur un canapé, l’air hagard ? Un mal de dos. Toutes celles qui montrent des cadavres de bouteille ? « Ces bouteilles d’alcool, elles sont encore chez moi ! » D’après lui, ce sont surtout les antidouleurs qu’il prenait qui ont pu le mettre dans ces états seconds qui auraient, il le jure, effacé de sa mémoire les trois épisodes de violences physiques pour lesquels il est jugé.

« Vous aviez l’alcool mauvais, peut-être méchant comme on dit ?, demande le président.

- Non, je suis plutôt rigolo quand j’ai bu. Elle m’a rapporté des choses dont je n’ai aucune mémoire. C’était les médicaments, pas l’alcool.

- Les médicaments n’expliquent pas treize années de violences psychologiques », lui oppose à son tour Audrey Chefneux.

Quant à cet étranglement commis sur son fils, Fabien A. le nie tout autant, malgré les confessions de l’enfant à l’époque, qu’Astrid avait enregistrées et fait constater par huissier de justice. Selon le prévenu, elle aurait en fait manipulé ses propos. Parce qu’au fond, s’il ne le dit pas clairement, on comprend que Fabien A. voit en Astrid M. la vraie coupable de toute cette affaire. C’est d’ailleurs l’exacte ligne de défense campée par Karine Alexandre, son avocate, estimant que « si on est sur la pente glissante de croire tout ce que disent les femmes », « tous les hommes de France devraient trembler ». Pour elle, Astrid M. a construit toute cette affaire pour obtenir la garde de Lucas. Quant au Mémo de vie, pourtant débuté deux ans avant la procédure civile ? Karine Alexandre parle de « fabrication de preuves » : « Ça n’est pas la réalité, c’est un travestissement. » « Elle a 200 000 euros sur un compte courant, de côté. C’est une femme martyre, ça ?, tonne l’avocate. On est très loin de la contrainte économique et de la femme qui ne peut pas partir. » Pendant sa longue plaidoirie, Fabien A. verse quelques larmes.

Avant elle, le procureur Touzeau avait requis dix-huit mois de prison dont trois ferme, avec port du bracelet électronique, en raison « d’une violence d’une particulière intensité » envers son fils Lucas et sa compagne Astrid. « Il y a eu des violences psychologiques, tranche-t-il. Des dizaines de fois, peut-être même des centaines. Il y a eu tant d’insultes que si on voulait faire une liste, je ne sais même pas si on pourrait trouver d’autres exemples de dénigrements. »

Après le prononcé de la peine, ramenée à vingt-quatre mois de prison avec sursis, Sandrine et Rita M. paraissent sonnées, elles qui se battent et se débattent depuis près de deux ans. « On a enfin reconnu ma sœur comme une victime, a réagi auprès des Jours l’aînée d’Astrid. Ma sœur n’a pas fait tout ça pour rien. Elle ne s’est pas défendue pour rien. Elle n’a pas écrit tout ça pour rien. »