Forest Jump
Forest est en pente. Un rond-point repose sur son point culminant, à une hauteur de falaise normande, d’où fuient huit rues comme les ruisseaux dévalaient les coteaux en des temps anciens et gonflaient la Senne en aval, à dix-huit mètres d’altitude. Maudite pente, maudites eaux qui ont naufragé les habitants, qui les ont nourris aussi, qui leur mènent la vie dure depuis le Moyen Âge. Alors comme partout ailleurs les riches se nichent en haut et les pauvres s’agglutinent dans la vallée, les courbes de niveau se lisent comme des lignes de graduation du pouvoir d’achat. Quand il pleut dru, les gens d’en bas scrutent l’engorgement des sols le nœud au ventre, tandis que les gens des beaux parcs, les gens de l'avenue des Villas, les gens du stade de foot et les gens de l’Altitude Cent (le fameux point culminant) accueillent l’intempérie avec gratitude, l’eau vient soulager leurs vignes vierges et leurs hortensias.
On l’appelle la place de l’Altitude Cent, mais notre compteur GPS indique nonante-cinq mètres. La toponymie, par simplicité, a voulu cet arrondi. Elle obéit peut-être aussi à une vérité géologique ancienne, lorsque le pic était plus haut, la pente plus raide encore. On a eu beau, à partir de l’ère industrielle, araser des crêtes et exhausser des fonds, on a eu beau adoucir la déclivité, planter des peupliers et des saules, construire des égouts, creuser des bassins, dériver les rivières, voûter la Senne et la curer à vif fond : l’eau continue de foutre la trouille. L’eau poissonneuse des ruisseaux, l’eau glaciale des neiges fondues, l’eau délicieuse des sources qui jaillissaient des nappes souterraines à mi-pente, et par-dessus tout l’eau du ciel, celle des orages d’été et des longues pluies d’hiver, toute cette flotte qui finit sa course sur des plateformes de béton ou stagne trop longtemps sur une épaisse couche naturelle d’argile.
On peut suivre son fil, il nous mène où on veut. Au stade de l’Union saint-gilloise, dans le quartier des deux parcs, théâtre tous les quinze jours d’une mise à ébullition, quand neuf mille supporters se massent en pleine ville pour voir de leurs yeux la résurrection d’un vieux club semblable à aucun autre. Il nous mène dans le quartier Saint-Antoine, où l’on deale du cannabis et de la cocaïne à la vitesse d’une caisse de supermarché, où des pistolets-mitrailleurs mettent des corps au sol, où les habitants tentent d’avoir une vie digne, en dépit des aléas. Il nous mène à l’usine Audi, ses immenses entrepôts désormais fantômes, il nous mène aux bars que les ouvriers embuaient le temps d’un pif-paf de Jupiler avant de retourner à leur chaîne d’assemblage, un village dans la ville dont le sort doit encore se décider. Il nous mène dans un marais ravissant à la genèse improbable, là où les eaux de ruissellement rencontrent les eaux stagnantes, nœud de tension entre le besoin de nature et le besoin de toiture. Il nous mène là où s’écrit l’histoire de Forest, et par extension celle de Bruxelles. Sur le périmètre de la commune, longtemps une humble agglomération rurale préservée de l’action transformatrice de la capitale, désormais une cité désindustrialisée à la population en forte croissance, se concentrent les grands enjeux propres à la ville-monde. On dit d’elle, parce que tous ses indicateurs se situent dans la moyenne, que c’est une version miniature de la Région bruxelloise.
Forest est en pente. Faut-il lire la phrase au sens figuré ? Forest va-t-elle de plus en plus mal, se trouve-t-elle au bord d’un précipice ? Certains craignent que le déménagement du stade ruine la commune et éteigne la ferveur populaire, que les factions de narcotrafiquants tissent leur toile partout dans les quartiers pauvres, que les disparités continuent d’accroître la violence sociale, que la nature ne cesse de reculer, les prix d’enfler, les usines de fermer, l’eau d’inonder. Que le pouvoir local, partagé entre les socialistes, les communistes et les écologistes, achève de couler les finances publiques. Forest est en pente, oui, mais ce peut être une déclivité positive. Un obstacle qui se franchit. Dans les rues de la commune, rues coquettes et rues souillées, rues classées et rues en chantier, on se surprend à rêver — au diable les esprits chagrins, les rageux, les défaitistes, les vilains oiseaux ! — on se surprend à rêver d’un grand saut vers un futur heureux.
Chapitre I : Altitude 62
LE MYTHE DU RETOUR
Forest s’appelle Forest pour la simple raison qu’autrefois, un manteau sylvestre couvrait ses versants. C’était la frange occidentale de l’immense forêt charbonnière de Soignes. L’aristocratie y chassait les loups, les cerfs, les daims et surtout les sangliers, d’énormes porcs sauvages aux canines éversées qui fichaient la pétoche aux princes du Moyen Âge et même bien avant eux aux légionnaires romains. On y chasse aujourd’hui la baballe, vingt-deux traqueurs à la poursuite du cuir qui rend fou, et on fête la victoire dans les bars avec des plateaux de mousses et des pitas à la viande d’agneau en chantant Bruxelles ma ville je t’aime, comme les ducs de Brabant fêtaient au vin de miel la mort d’un grand cerf en sonnant la trompe de chasse.
De cette sombre forêt de chênes et de charmes, il ne reste que deux parcs majeurs séparés par un rond-point. Celui de Forest et celui de Duden. Jusqu’il y a peu les chemins du premier se transformaient en ruisseaux ou en coulées de boue au moindre orage, on voyait des parents manœuvrer leur poussette entre les crevasses pleines de gadoue, des excentriques en bottes de marin-pêcheur récupérer un cerf-volant prisonnier des branchages. Tout ça c’est du passé, le parc vient d’être rouvert après deux ans de travaux. Les mères voilées ont pu se réapproprier sa partie basse, ressortir leurs chaises de camping et leur pique-nique en regardant les gamins jouer. Les hipsters ont retrouvé leurs habitudes sur les sommets, les jeunes parents en Bike43 ou en Tern se sont remis à décapsuler des bières IPA en haut de l'avenue des Villas, et les gens bizarres ou les exhibitionnistes à camper dans les buissons. Nulle trace, en revanche, des Péruviens et des Chiliens qui jouaient au volley. Un volley étrange, le filet tendu très haut malgré la modeste taille des participants, le cuir du ballon dur comme de la pierre. Les mères sortaient les glacières et servaient les empanadas à la pause. Un homme s’occupait de récolter l’argent des paris, il circulait avec de fameuses liasses. Pour beaucoup, c’était un gagne-pain. Certains riverains affirment les avoir aperçus reprendre leurs activités sur un terrain vague près de l’Altitude Cent.
Le second est sans doute l'un des parcs urbains les plus filmés au monde. Ses hêtres, ses frênes et ses érables sont retransmis dans les bars de toute l’Europe, jusqu’en Afrique et en Amérique latine. C’est ici, à une altitude de soixante-deux mètres (toujours d’après notre compteur GPS) que joue la meilleure équipe de foot de Belgique. Son petit stade vétuste n’est pas autorisé par l’UEFA à recevoir les plus grands clubs de Belgique, dès lors la vénérable Ligue des champions se déroulera hors de Forest, dans l’enceinte d’Anderlecht et bien sûr chez les adversaires, on ne verra pas Harry Kane ou Luis Enrique sur le trottoir de la chaussée de Bruxelles, mais les bars le long du stade de l’Union saint-gilloise recueilleront la foule des soirs de gala, et il en est ainsi dès la première rencontre face au PSV Eindhoven, un mardi de septembre.
Bières pression en terrasse devant le bloc de briques Art déco du stade Joseph Marien. Soleil d’arrière-saison, atmosphère encore calme à quelques heures du match mais qui ne trompe personne, genre on vient de poser la casserole d’eau sur le feu. Quand il se situe dans le champ gravitationnel du stade de l’Union, Fabrizio apostrophe tous les passants. La plupart d’entre eux lui rendent ses salutations d’un abbraccio. Quelques-uns, des esprits forcément distraits, froncent les sourcils en le dévisageant, alors il leur dit : « Fabrizio… Ma si, Fabrizio Basano… Union Bhoys ! » Le bourgmestre de Forest passe par là sur son vélo à longue queue, trois enfants et deux ballons de baudruche derrière la selle. « Ciao, Charles ! » Le cycliste pince net ses manettes de freins, se tourne vers la terrasse, traverse la route et manque de se faire écraser par le SUV qui le talonnait, la marmaille avec. « Désolé, je dois filer, qu’il dit à Fabrizio. Je vais assister à l’inauguration d’une guinguette. » Sûr qu’on le reverra bientôt dans le coin, le maïeur, il est abonné depuis près de vingt ans, ses enfants viennent aussi, sa fille est une fan absolue et les copines de sa fille encore plus.
Fabrizio aurait pu devenir un ultra de la Juventus de Turin, un fanatique de Premier League, un supporter du Sporting d’Anderlecht ou du FC Bruges. Il s’est rendu dans ces stades, il n’a pas aimé devoir se pointer trois heures avant le coup d’envoi pour assurer sa place, il n’a pas aimé la violence, le racisme, le virilisme, cette rage qui semblait couver chez chacun la semaine et jaillir en meute les soirs de match. Il n’a pas aimé l’argent, les imports-exports de joueurs comme on spéculerait sur des pur-sang, les salaires cent fois supérieurs au commun des mortels. Il a trouvé en l’Union saint-gilloise le négatif de ce sport devenu laid. Une atmosphère au charme désuet, la nostalgie d’un foot en voie de disparition, le souvenir ému de son enfance, le respect de la filiation : le stade où vous emmène votre père pour la première fois sera celui de votre vie. « Je suis dramaturge, dit Fabrizio. Et l’Union, c’est un récit à peine croyable. »
*
Le père de Fabrizio n’est pas encore né le soir où dix mille supporters marchent, flambeaux aux poings, de la barrière de Saint-Gilles au parc Duden pour célébrer la pose de la première pierre du stade. Les Apaches, comme on les appelle en référence à leurs tacles de castard et leurs origines populaires, auront enfin une arène à la mesure de leur palmarès. Mais la Grande Guerre est sur le point d’éclater. Le premier match dans la nouvelle enceinte de vingt mille places ne se joue qu’en 1919. L’Union, déjà sept fois vainqueur du championnat de Belgique, décroche encore quatre titres nationaux jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, puis c’est le lent déclin fait de soubresauts.
La première fois que le père de Fabrizio emmène son garçon au parc Duden, l’Union vit ses derniers instants dans l’élite. Le club est endetté jusqu’à l’os, sauvé de la radiation grâce à son curateur et aux citoyens bruxellois, et transformé en société coopérative. Devenu adulte, Fabrizio quitte Forest avant d’y retourner au début des années 1990. Il découvre une commune changée, non plus industrielle mais résidentielle. Une partie de la vallée est en proie aux émeutes, les Volvo 240 de la police communale traquent avec brutalité les « racailles » du quartier Saint-Antoine, un jeune gars du coin du nom de Tahar Elhamdaoui vient de sortir de taule, et un autre jeune gars du coin du nom d’Ali Boulayoun participe au soulèvement populaire jusqu’à se faire courser par les flics et trouver refuge chez l’habitant. Les caisses de Forest sont vides, les bâtiments publics se délabrent, l’aménagement urbain et les voiries vieillissent mal. On vient de tirer le dernier brassin de la Wiel’s, une bière blonde à basse fermentation promise à l’homme de la rue dès son importation d’Allemagne et produite pendant près d’un siècle au bord de la Senne. Volkswagen a cessé d’assembler des Coccinelle et fabrique maintenant des milliers de Passat, la superficie de l’usine locale atteint son apogée. Les petites industries alentour ferment les unes après les autres. La population chute. L’Union saint-gilloise barbote en troisième division. Le stade reçoit quelques centaines de personnes, des irréductibles comme Fabrizio qui s’accrochent au mythe du retour. Les vieux supporters meurent, les jeunes ne les remplacent pas. Les tribunes derrière les goals sont mangées par les hêtres et les frênes. La capacité d’accueil de l’enceinte a chuté à six mille places. Le club est à nouveau proche de la banqueroute.
Le salut viendra-t-il du pays natal de Fabrizio, que son père et sa mère, tous deux ouvriers à Turin, ont quitté pour trouver un salaire en Belgique ? Au début des années 2010, une société italienne rachète les parts de la coopérative de l’Union. « Elle avait sa façon de faire », résume pudiquement Enrico Bove, patron du club de 2004 à 2007 puis de 2010 à 2012. « Ce n’était pas la meilleure, mais ce n’était pas la pire. » Les nouveaux propriétaires promettent monts et merveilles aux valeureux supporters, circulent en Porsche dans les rues de Forest, ripaillent à tous les restaurants en jurant de régler leur note au prochain couvert, importent à tour de bras des joueurs du Brésil ou de Géorgie, des ados sans le sou qui débarquent un beau matin à la gare de Bruxelles-Midi, à qui on demande parfois d’enfiler un maillot le soir même dans la vieille enceinte à moitié vide du parc Duden, sous un rideau de pluie. Fabrizio n’en garde pas un doux souvenir. « Ils sont venus avec leur beau langage et leurs belles cartes de visite, mais ces mecs ont quasiment mis l’Union sur la paille. » Sous la direction des Italiens, l’équipe creuse sa tombe.
Le match de barrage pour éviter la relégation en dernière division face à Bourg-Léopold, en mai 2013, a la gueule d’une veillée funèbre. À la 94e minute, le score est de deux buts à trois en faveur du club limbourgeois. La moitié du public a fiché le camp, l’arbitre porte son sifflet aux lèvres, et l’homme d’affaires allemand Jürgen Baatzsch s’apprête à quitter les tribunes dans un soupir définitif, lorsqu’un stagiaire italien de la Commission européenne frappe la balle avec son mauvais pied et marque le but de l’égalisation. C’est Ignazio Cocchiere, à qui les supporters voueront longtemps un culte et dédieront un chant : « Il préfère le stoemp aux pâtes au pesto, viva Ignazio ! » Oui, le salut est venu du pays natal de Fabrizio, qui se laisse submerger par l’émotion sur son siège, comme le futur bourgmestre Charles Spapens alors âgé de 30 ans, quand d’autres se hissent par-dessus les barrières pour baiser le crâne du stagiaire de la Commission. L’Union l’emporte aux penalties et se maintient en D3. Jürgen Baatzsch, alors l’un des principaux sponsors du club, rachète les parts des Italiens. Sous son impulsion, les finances sont assainies et l’équipe grimpe en D1B (l’antichambre de l’élite) où elle se maintient sans difficulté.
Et puis en 2018, arrive le Lézard.
Il a attrapé ce surnom autour des tables de poker de Brighton où son sang-froid extrême, dans les nineties, lui rapportait gros. Sa fortune a enflé dans le secteur des jeux de hasard, puis sa science des datas s’est mise à ausculter le foot. Tony Bloom voulait réduire statistiquement la part d’incertitude inhérente à la discipline en ayant recours à des prédictions sur la façon de marquer de tel ou tel footballeur. Il a dépensé des millions de livres dans la collecte de données sur des joueurs de tous les championnats européens, et encore d’autres millions pour payer des docteurs en statistiques qui ont passé ces données au tamis.
La méthode de Tony Bloom, lorsqu’il rachète l’Union, semble désormais au point. Se fiant à son flair reptilien, le parieur anglais doute peu de sa réussite à venir. « Il a considéré notre club comme un gisement de pétrole inexploité », résume Fabrizio, qui faisait alors partie du conseil d’administration. D’autant que Bloom croit voir dans l’âme de l’Union des similitudes avec certains old clubs de Premier League comme Liverpool ou West Ham, un club proche des habitants, qui sert la soupe populaire dans les quartiers en souffrance de Saint-Gilles et Forest. Le paramètre n’est pas sans importance, car le Lézard croise ses données sportives avec le profil psychologique des joueurs, leur faculté à aimer l’Union dans le futur et se plaire à Bruxelles, le mariage possible entre la personnalité d’un transfert entrant et la club culture de l’équipe qui l’accueille. Le scouting par datas amène le staff unioniste à recruter un joueur du FC Kalju, dans la banlieue de Tallinn, ou un autre en D3 allemande, en faire des machines à gagner au parc Duden avant de les revendre dix ou vingt fois le prix dans les meilleurs championnats du monde. Présentée comme un oiseau pour le chat lors de son grand retour dans l’élite en 2021, un demi-siècle après l’avoir quittée, l’Union manque de peu le titre.
Le conte de fées ensorcelle la moitié de Forest et Saint-Gilles. Le stade affiche sold-out tous les quinze jours. Le public poursuit sa mue. Aux vieux de la vieille des Marolles ou du Parvis se sont joints les artistes, les eurocrates, les expatriés français et les jeunes bien-nés séduits par l’ambiance pacifiste qui règne au parc Duden. « Qu’on nous traite de bobos, ça me passe au-dessus de la tête, assure Fabrizio. C’est un biais médiatique entretenu par des journalistes qui ne voient que leurs semblables. Notre stade a toujours été le miroir de nos communes de référence : Forest, Saint-Gilles, un peu Ixelles, un peu Uccle. Le foot, c’est territorial. » Les femmes trouvent leur place comme dans aucun autre stade de division 1, elles n’ont pas de crainte à se pointer seules et les plus militantes en appellent, sur les réseaux sociaux, à l’abolition du masculinisme qui pourrit le monde du foot. Les enfants aussi garnissent les travées, ceux qui viennent avec leurs parents et les kets solitaires qui empilent les gobelets réutilisables soumis à caution, on en voit certains se promener en équilibristes avec des tours de quatre mètres de haut qu’ils vont transformer en cash au Club House, ça peut monter jusqu’à cent balles la soirée. Des ados en veste Northface et lunettes noires prennent un air méchant et lèvent le majeur à l’adresse du public adverse, ils sont fiers d’appartenir aux Union Bhoys, le club de supporters cofondé par Fabrizio en 2001. Un club qui se déclare antifasciste et antiraciste, qui se dit héritier de l’esprit des Apaches, et qui tient pour devise cette strophe du Chant des goals : « Toujours vainqueurs, jamais asservis ».
*
Pour son premier match parmi les grands d’Europe, les Unionistes ramènent la victoire. Trois goals face au PSV, autant d’exultations à l’Union’s Taverne et au Club House, et un silence astral dans l’enceinte Joseph Marien. Le projet de construction d’un nouveau stade de seize mille places dans le quartier du Bempt, entre un virage du ring et les hangars d’Audi, pourrait donner un tour définitif à la scène, toutes compétitions confondues. Une érection qu’on dit inévitable si l’Union veut jouer les matchs européens à domicile et cesser de perdre de l’argent en louant le stade du RSC Anderlecht au lieu d’engranger les recettes de sa propre billetterie. Évidemment il y a le béton qu’il va falloir couler, mais pour les propriétaires du club et les autorités, c’est le prix à payer quand on joue la Ligue des champions. « Qui ça va déranger, se demande l’ancien président Enrico Bove, un stade de taille modeste au bord d’un ring, dans un zoning industriel, avec un match tous les dix jours ? »
La perspective chagrine de nombreux supporters, qui disent qu’on ne transpose pas comme ça l’âme d’un club d’un coin à l’autre de Forest. Pour se consoler, on peut toujours se raccrocher aux symboles. Le nouveau stade ramènerait l’Union là où il jouait ses premiers matchs à la fin du XIXe siècle, dans ce qu’on appelait la plaine du Sud. C’était une région de prairies par temps sec et de marécages les jours de fortes pluies. Les saules étaient battus par les vents, les pommiers sauvages ravitaillaient les joueurs sur le chemin du retour, et le puissant courant de la Senne leur filait des envies d’évasion.
Chapitre II : Altitude 31
FLAT WHITE À CRACKLAND
Ali Boulayoun jette un paquet de clopes à côté de son clavier. Écrit en espagnol sur le pacson : FUMAR MATA. Fumer tue. Le tabac tue à force de se le fourrer dans les poumons, et le cannabis tue à force de le dealer par kilos dans le quartier Saint-Antoine. Nous ne sommes maintenant plus qu’à trente et un mètres au-dessus du niveau de la mer, à un gros jump de celui de la Senne. Ali dirige la Maison des jeunes de Forest depuis vingt-cinq ans, il a vu défiler de bons gars et de futurs bandits. Il a perdu des gamins, comme il dit. Dardour se démarquait des autres par son haut potentiel. Il a passé toute son adolescence à la « Maison ». Ses sourcils noirs se sont épaissis, ses cheveux ont bouclé, son nez s’est un peu écrasé, des poils de l’âge ingrat lui ont fait une moustache. Ali lui prédisait un grand avenir. Il lui disait : tu vas aller loin. « Je l’imaginais devenir célèbre, mais pas pour ces raisons-là… »
Maudit crack, maudite herbe qui pourrit la vie dans la vallée, qui nourrit aussi, qui aide à supporter cette existence de moins que rien, cette herbe et cette poudre qui ne proviennent pas du ruissellement en amont, mais de vastes eaux libres à peine plus bas, au-delà de l’estuaire de l’Escaut.
Le mal est maintenant fait, et la cour d’assises de Bruxelles a condamné Mohamed-Amine Dardour à la perpétuité. Ce gosse qui grandissait si bien… Son père était « une crème », sa mère bossait au service des pensions, son frère comme photographe, il avait un cadre pour réussir, pourquoi a-t-il fallu que ça parte en sucette ? Ali Boulayoun sent le désespoir le gagner. « J’en ai marre, je suis dépité. Et pourtant, j’ai la carapace bien dure… Mais mate un peu ces jeunes, on les chasse de partout. Ils ont le QI ramolli, ils n’ont aucune perspective. Ils ne foutent rien. Ils voient leurs potes qui s’achètent des baskets et qui roulent en Poppy juste avec le deal, qu’est-ce que tu veux qu’ils terminent l’école ? Et moi ici, je n’ai plus une thune. Je suis à moins vingt-cinq mille euros, je vais devoir licencier. Sauf que je n’ai même pas de quoi payer les préavis… Les blindés sont toujours un peu plus blindés, les pauvrés toujours un peu plus pauvrés. Le CPAS de Forest vient de perdre vingt emplois3, tout ce qui existe va être démantelé. C’est une belle commune, une belle planque pour ceux qui ont du pognon, mais à deux rues des grandes villas tu as des crève-la-dalle, voilà dans quel merdier on est. J’en ai marre de lutter contre le système. J’ai plus envie. »
Il dit qu’avant le coup de filet de 2024, Saint-Antoine c’était « Crackland ». Autrement plus pourri qu’en 1991, lors des fameuses émeutes ; et d’ailleurs Ali préfère parler des « turbulences » de 1991. C’était en mai, l’hiver avait trop duré, il neigeait encore à la côte vingt jours plus tôt, alors aux premières douceurs tout le monde est sorti. Ça faisait du bien, se dégager de ces piaules où s’entassaient les familles, faire comme les cousins restés au Maghreb et retrouver la rue, occuper la place publique même quand on est môme. Vivre une ambiance de village autour de l’église Saint-Antoine de Padoue tenue par le gentil père Fernand. Le problème c’est qu’il n’y avait rien à foutre à part zoner à la Maison des jeunes ou chez le loueur de cassettes VHS, et la seule boîte de nuit du coin était fréquentée par des riches qui garaient leur Ferrari devant les logements des pauvres et pissaient dans leur boîte aux lettres. C’est comme si les autorités n’avaient pas pensé que ces immigrés de la deuxième génération resteraient ici toute leur vie, que la Belgique était leur pays, qu’ils avaient droit aux mêmes chances que les bourgeois du haut de la ville. Certains dealaient sur des trottoirs mal éclairés, troués, abandonnés des services publics. Des enfants les regardaient. Les flics de Forest organisaient des descentes dans la rue pour ramener l’ordre avec des méthodes de cowboys, le moteur de leurs Volvo 240 sonnait l’alerte et tout le monde plongeait sous les voitures. Les jeunes les appelaient les SS. La police locale ne voulait pas laisser le terrain aux unités affectées à l’antibanditisme de la gendarmerie, il fallait montrer les muscles. Et les bandes du quartier leur rendaient généreusement leurs coups.
Il a suffi d’un contrôle de flic abusif sur un jeune motard dont la plaque d’immatriculation était tordue pour que le quartier prenne feu. On aurait dit, plusieurs jours durant, un territoire occupé. Des cabines téléphoniques volent en éclats, des voitures sont saccagées, les cocktails Molotov fusent d’une rue à l’autre. Ali Boulayoun se souvient s’être réfugié dans une maison où se massaient déjà des dizaines d’émeutiers. La police enferme près de deux cents personnes dans les casernes d’Etterbeek. La Dernière Heure titre en une du 13 mai : « Bruxelles a peur ». Le calme finit par revenir sans mort ni blessé grave à déplorer.
Tahar Elhamdaoui n’a pas participé aux émeutes, il avait un taf à Étangs Noirs, et puis il ne voulait plus mettre le moindre orteil dans l’engrenage de la violence qui avait mené son père en prison, son père qui avait ouvert l’un des premiers restos marocains de Bruxelles à la fin des années 1950, son père qui faisait des « conneries », son père à qui il ne voulait surtout pas ressembler. Tahar bosse comme garçon de salle à l’hôpital Saint-Pierre quand un ancien gars de l’orphelinat l’emmène à son insu pour une expédition mortelle à la batte de baseball. Un règlement de comptes entre les deux amants de la même femme, dont Tahar se rend complice. Le voilà en taule comme son père avant lui, dans l’aile A de la prison de Forest, à partager sa cellule avec un schizophrène qui a buté trois types. Pour tromper l’ennui, il trouve emploi au sein du pénitencier quand les autres détenus n’attendent que leurs médocs ou la possibilité du suicide, et lui vient une certitude : le travail est l’unique moteur de la réinsertion sociale. Il en fera son métier.
*
Le temps a passé depuis les émeutes de 1991, Saint-Antoine s’est embelli. Il n’y a plus de loueur de cassettes VHS, mais des activités sportives gratuites, de la remédiation scolaire, un centre culturel, des antennes de quartier pour animer les jeunes du coin, des plaines de jeux là où l’on trouvait des places de parking. Des arbres. Des plantes qui grimpent jusqu’aux balcons en fer forgé et aux fenêtres à encorbellement. Un café où l’on sert le flat white au lait d’avoine. Une salle d’escalade à douze euros la séance dans l’église Saint-Antoine. Bientôt la réhabilitation d’un vieux cinéma de quartier derrière la même église. Des maisons de contremaître qu’on vend 2 350 euros le mètre carré. Il y a aussi de la drogue en très grandes quantités, facilement accessible. C’est à cause d’elle que Mohamed-Amine Dardour a vrillé. « Il était tombé dans la culture de l’échec scolaire, il avait besoin d’argent, explique Ali. Comme il est intelligent et que les affaires ont tout de suite bien marché, il est rapidement devenu chef de la petite place. La thune entrait par mallettes entières dans les nourrices. Toi tu trimes tout le mois pour 2 500 euros, lui ça lui prenait une journée. C’est ça qui a changé. Beaucoup d’argent en peu de temps. Et les armes à feu, faciles à se procurer. Et les références, aussi. Faut pas croire, la bande à Dardour ça lisait pas Victor Hugo, c’était plutôt les séries, la Mocro Maffia4, Instagram et Snapchat. Il n’y a plus personne qui fait autorité sur eux, ni le prof, ni le père, ni le frère. Va savoir la quantité de poudre qu’ils s’étaient mis dans le nez cette nuit-là, va savoir dans quel film ils se croyaient. »
C’est le début de l’été, la première vague du Covid-19 a relâché son étreinte. Soufiane Benali, 23 ans, zone avec deux potes devant le salon-lavoir de la rue Alfred Orban quand le canon d’un pistolet-mitrailleur Uzi situé sur le trottoir opposé tire vingt-quatre douilles de calibre neuf millimètres. La rafale tue Soufiane Benali et blesse les deux autres. Dardour et son complice Youssef Jeddi viennent-ils de liquider un rival de taille dans la lutte pour le contrôle du narcotrafic sur le territoire de Saint-Antoine ? Ou alors, comme le défendront bec et ongles les proches de la victime, s’agissait-il d’une vengeance, l’épilogue tragique d’un duel entre le clan Dardour, qui avait transformé le quartier en zone de non-droit, et le clan Benali, qui voulait faire cesser le deal et ramener la tranquillité dans les rues ? Dans une hypothèse comme dans l’autre, Bruxelles vient d’enregistrer sur son territoire l’une des premières fusillades liées à la vente de stupéfiants.
Les deux meurtriers prennent la fuite dans l’Opel Corsa aux jantes noires immatriculée au nom de la mère de Dardour. L’enquête est confiée à la brigade de proximité Silva, qui connaît personnellement certains membres des gangs du quartier. L’agent P. N. commet dès le premier jour de la mission une « grave erreur », selon les termes de la police judiciaire fédérale qui reprendra l’enquête à zéro. Il fournit à trois caïds de Saint-Antoine, en violation du secret d’instruction, une photo de Dardour et Jeddi. Le but de la manœuvre : qu’ils aident la brigade à retrouver les suspects. Dans le quartier, on surnomme ces trois caïds, coutumiers des vols à main armée et de la vente de stupéfiants, les « Shérifs ». Ils se lancent aussitôt dans une chasse à l’homme de leur cru. Ils ramènent au commissariat des types qu’ils ont tabassés pour leur faire cracher le lieu de la planque des meurtriers. Ils fouinent de force dans les téléphones de présumés témoins. Ils descendent jusqu’à Marseille, avec l’assentiment de la brigade, où d’après leurs informations se terrent les deux assassins. En bord de Méditerranée, les Shérifs fouillent les parkings, les campings, les bars et les hôtels, distribuent des cartes de la police de Forest, en vain. La petite milice rentre bredouille à Bruxelles. Une semaine après la fusillade, Dardour et Jeddi se présentent de leur plein gré, sans que l’on sache jamais pourquoi, aux bureaux de la police fédérale. Ils reviennent d’un bref séjour à Marseille.
Dardour est libéré sous surveillance, mais il sectionne son bracelet électronique en 2023 et disparaît des radars. On retrouve le fugitif un an plus tard, il coule des jours peinards à Torremolinos en compagnie de Jeddi (lui aussi en fuite) et d’un bon gros pistolet-mitrailleur. Le complice de Dardour est remis aux autorités belges, mais la police espagnole libère par erreur Dardour lui-même. Deux mois plus tard, Dis’, comme on le surnommait à Forest (pour « Disjoncté ») se filme en train de rouler à contresens sur la bande centrale de l’autoroute, drogué au gaz hilarant, le compteur à 160 à l’heure. Et si ce véhicule de la mort percutait frontalement une famille, des enfants ? La Volkswagen Polo est signalée, les policiers la localisent à l’arrêt dans une ruelle de la banlieue de Malines et trouvent à l’intérieur un homme endormi. Ils ne tardent pas à reconnaître le criminel qui figure sur la liste des Belgium’s Most Wanted, les bandits les plus recherchés du pays.
Quand Dardour est arrêté pour de bon, le quartier Saint-Antoine où il faisait régner la loi n’a pas trouvé l’apaisement. Le trafic s’est même intensifié, comme dans toutes les communes du croissant pauvre de Bruxelles. Une fusillade éclate sur le parvis de l’église en mars 2024, les riverains découvrent au petit matin, sur le chemin du travail, quatre-vingts douilles au sol, soixante-deux impacts de balles perdues fichées dans les façades. Les activités des dealers seront exposées dans le détail lors d’un long réquisitoire devant la 47e chambre du tribunal correctionnel de Bruxelles, en septembre 2025, mais les prévenus n’en savent alors rien. Ils vendent en se croyant impunis. Ils vendent beaucoup et à toute vitesse, parfois près de cent opérations à l’heure en pleine rue. Le guetteur guette l’arrivée des flics pendant que le vendeur vend comme un châtaignier en hiver, le ravitailleur fait des allers-retours entre le lieu de nourrice et le lieu de deal pour réalimenter dare-dare le circuit, le banquier collecte le cash des membres de l’organisation et le met à l’abri, et le chef contrôle les opérations. La plupart n’ont pas connu les attentats du 11-Septembre ou le franc belge. Ils se déplacent en trottinette électrique, parce que c’est pratique, et communiquent par Snapchat, parce que les messages sont éphémères, avec des profils comme « Escargot1060 ». « Des jeunes en décrochage qui émargent au CPAS », résume la procureure du Roi lors de leur procès au palais de justice.
Mais que fait la police ? se demandent avec désespoir les citoyens de « Crackland ». La police filme. Et, une fois qu’elle a assez filmé, elle sort de son commissariat. Au cours du vaste coup de filet mené en deux salves de perquisitions, les autorités découvrent dans les nourrices des trafiquants, des centaines de pochons de cocaïne, des milliers d’euros, des kilos de cannabis, des balances de précision et des munitions de calibre neuf millimètres. « Sacrés montants d’argent et sacrés stocks de stupéfiants », commente la procureure du Roi. Elle ajoute : « J’en suis presque à une heure de réquisitoire, et c’est pas fini. »
C’est pas fini. Quatorze dealers inculpés, mais Saint-Antoine n’offre pas pour autant, du jour au lendemain, la quiétude d’un petit village de campagne. Encore une fusillade, cette fois en avril 2025 rue Berthelot. Porte d’entrée criblée de balles. Problème : les tireurs se seraient gourés de cible, ils visaient la maison d’à côté, vraisemblablement celle d’un des trois Shérifs, mais les noms sur les sonnettes ne différaient que d’une lettre. Enfin à part ça, ça s’est quand même calmé. Le trafic s’est sans doute déplacé ailleurs, Porte de Hal, place Bethléem, gare du Midi. « Il y a plus de 4 500 jeunes dans le quartier, et pour la majorité ça se passe bien », relève Ali Boulayoun. Quant à Tahar Elhamdaoui, il a contribué, avec son centre de réinsertion sociale, à mettre des générations d’anciens détenus au travail, certains sont même passés par l’université. Parfois ça marche, parfois pas. « J’en connais qui suivent une formation ou commencent un nouveau job la journée, et qui retrouvent le soir leur quartier pourri, leurs potes qui ne glandent rien, des zonards à qui ils doivent loyauté. Et ça replonge… Tant que le défaut d’inclusion ne sera pas réglé, il y aura toujours la dynamique de la violence extrême. »
Chapitre III : Altitude 25
DETROIT-SUR-SENNE
Février n’a d’ordinaire aucun scrupule à vous filer un blues mortel, mais cette année-là, il s’était passé un truc : fendant la grisaille, un couple de cygnes d’un blanc flash avait soudain posé ses cinquante mille plumes sur l’eau du marais. Imaginez un peu, là où il n’y avait qu’une dalle de béton quinze ans plus tôt, des cygnes ! Les palmipèdes ne s’y étaient pas seulement posés, ils y avaient élu domicile. Et, obéissant sans tarder à leur programme génétique, ils s’y étaient reproduits. Les cygnons trop mignons avaient ému tout le quartier, mais hélas, ne disposant pas d’assez d’espace pour apprendre à voler, les petiots s’étaient empalés sur des façades ou égarés sur des toits. Des habitants avaient dû venir à leur rescousse, les pompiers mener des interventions. Enfin soit, des cygnes entre l’avenue Van Volxem et les innombrables voies de chemin de fer : n’était-ce pas la preuve ultime que le marais Wiels était un plan d’eau et non une saulaie ? Qu’il était donc interdit d’y construire quoi que ce soit ?
*
L’entreprise recrutée pour élever le complexe de bureaux a sorti sa plus fière artillerie, c’est qu’il va falloir enfoncer des pieux de béton à mille lieues sous terre. Et qu’il n’y a pas à traîner la savate, Bruxelles a besoin de ces bureaux et les promoteurs de la moula, nous sommes en 2007, le télétravail est un concept futuriste, nul n’imagine que la capitale comptera un jour plus d’un million de mètres carrés de bureaux vides. Mais voilà, ce jour-là les foreuses à tarière plongent à plus de trois mètres, ce qui n’est pas grand-chose mais assez, quand on se trouve sur l’ancien lit profond de la Senne, pour faire naître des geysers. Fâchée que les humains, une fois de plus, lui triturent l’écorce avec leurs gros doigts dégoûtants, la Terre leur crache à la gueule. Elle leur crache du pus propre, une eau jaillie des nappes phréatiques intercalées entre les immuables couches d’argile. Le chantier est interrompu. La crise financière de 2008 laisse le site à l’abandon. La végétation s’immisce là où le capitalisme hoquette. D’abord des algues, puis une couverture basse sur la terre ferme. Le niveau de l’eau claire monte encore, les roselières et les volatiles semblent kiffer leur nouvelle life à la ville, le naturaliste forestois Léon Meganck réalise un inventaire en 2015 et décrète que le marais renferme une biodiversité foisonnante et dynamique. Mais le promoteur revient à la charge trois ans plus tard en déposant un permis pour la construction de cent septante logements de luxe. Les habitants, structurés depuis un moment au sein d’associations hyperactives, sonnent la révolte.
Geneviève Kinet aime bien les interstices. Son chien en avait flairé un lors d’une promenade dans le quartier, vers 2014, il l’avait entraînée de l’autre côté des barrières, et là, elle avait découvert un étang extraordinaire, totalement insoupçonné. Elle avait posté une photo sur Facebook avec ce commentaire : « Vive Forest Plage ». « J’avais encore une vision anthropocentriste, je revenais du Berlin festif. Comme si tout de suite l’humain devait s’approprier un espace naturel… » Sa découverte avait remué le quartier jusqu’à susciter une invitation du bourgmestre. Juriste de formation, journaliste pendant un temps, Geneviève venait de trouver de quoi occuper ses journées pour les dix prochaines années : la préservation de l’oasis.
C’est notre guide en ce mercredi de septembre, il fait vent et soleil, il suffit de quelques pas pour quitter le carrefour formé par l’avenue Van Volxem et l’avenue Wielemans-Ceuppens, goulet d’étranglement où passent chaque jour des milliers de voitures, et déboucher sur le sanctuaire. Entre les saules et les roseaux, les arbres à papillons et les pieux de béton qui devaient servir à supporter le complexe immobilier, vivent près d’une centaine d’espèces d’oiseaux, dont la fauvette grisette, la rousserolle effarvatte, le chevalier guignette, le goéland, le cormoran. « Je ne connaissais rien aux oiseaux. Maintenant, je peux facilement identifier le chant du grèbe castagneux. » Ce n’est pas une manière de frimer, c’est le chant le plus facile à détecter : on dirait un rire. Et en effet, tendant l’oreille, on entend des zoziaux se bidonner, peut-être bien à nos dépends.
Le Métropole, bâtiment néoclassique construit avant l’invention du cinéma, baigne dans les eaux du marais, ce qui comme les fondations de Venise contribue peut-être à le préserver. Eau, bière, eau, voilà le cycle de la vie du quartier. Il était écrit que les trois frères Wielemans-Ceuppens et leur mère Ida, en s’installant dans une vaste zone marécageuse pour établir leur brasserie, condamneraient un jour l’établissement à moisir dans la flotte. Il ne reste de leur petit empire brassicole que trois édifices entourant le marais, l’ancienne salle de brassage devenue un centre d’art contemporain (le Wiels), l’ancienne salle des machines devenue un centre culturel (le Brass), et donc le Métropole, l’ancien siège social devenu rien. Un gros sucre couleur ocre trempé dans le marais, comme celui qu’on immergeait dans la gueuze et qu’on écrasait avec un stoemper pour réduire l’aigreur de la bière. Les serveurs vous servaient votre gueuze comme ça, avec le sucre et le concasseur, dans tous les cafés du quartier peuplés d’ouvriers, de commerçants, de clients qui venaient faire emplette le long de la nouvelle avenue Van Volxem. La famille Wielemans-Ceuppens avait vu la frénésie industrielle qui prenait le bas de Forest, les imprimeries, les ferronneries, les savonneries, les fabriques de chaussures, les usines à gaz, elle avait vu la ligne de tram et les voies ferrées qui exporteraient leurs hectolitres de faro, de gueuze et de lambic, et elle s’y était posée un beau matin de 1879, comme le couple de cygnes après eux.
Il en fut de Wielemans-Ceuppens comme de l’Union saint-gilloise, son âge d’or se situa dans l’entre-deux-guerres, des centaines d’ouvriers prenaient chaque matin le chemin d’une des brasseries les plus modernes d’Europe. L’entreprise, contrairement au club de foot, n’a pas trouvé les moyens de ressusciter. Elle fut rachetée en 1979 par le magnat Artois (futur AB Inbev), puis cessa de brasser. Elle avait survécu aux inondations de 1891, de 1909, de 1917, et à toutes celles qui suivirent, mais pas à la concurrence grandissante du marché mondial de la bière.
Le fleuron devient chancre. Des gamins jouent au flingue à billes dans le squelette des brasseries, et parmi ces gamins il y a Charles Spapens, futur bourgmestre de Forest. Des gitans, avec l’assentiment de la police qui y voit l’opportunité d’un contrôle social, occupent la plateforme où se trouvaient les écuries. Au tournant du nouveau millénaire le quartier commence à reprendre de la valeur, la pression immobilière s’accroît, et la friche du Wiels attise les convoitises. C’était sans compter le geyser et le vol souverain du couple de cygnes. La naissance par inadvertance d’un espace vert dans un quartier qui n’en avait pas. Las, le promoteur revend le terrain à la Région bruxelloise en 2020. Grâce au militantisme des citoyens, deux tiers du marais sont par la suite désignés « étang régional » et donc protégés, mais il reste le dernier morceau. Trois mille mètres carrés de roseaux (selon certains) ou de saules (selon d’autres) que les pouvoirs publics pourraient transformer en bâti. « Voyez bien, appuie Geneviève en désignant l’étendue, c’est une roselière, pas une saulaie. Et là où il y a des roseaux, il y a de l’eau, donc une affectation du sol impropre à la construction. »
Il va bien falloir sortir les bétonnières quelque part. Forest réclame des logements et les prix continuent de grimper, ni plus ni moins vite que dans d’autres communes bruxelloises. « Quand vous vendez un appartement dans le quartier du Wiels, vous pouvez désormais vous acheter une maison en banlieue, observe Charles Spapens (PS). J’hallucine à chaque fois que je vais courir à Ruisbroek, je croise plein de gens qui habitaient le coin auparavant. Souvent des descendants d’immigrés grecs, italiens ou marocains à qui les brasseries avaient octroyé des prêts sous conditions spécifiques. Les enfants de ces immigrés n’ont occupé qu’un seul étage de la maison, puis les petits-enfants l’ont revendu. »
Les vieilles industries du Wiels sont parfois rachetées par d’autres entreprises, mais le plus souvent converties en logements — c’est ainsi que le chanteur Stromae habite sur le site d’une ancienne manufacture de godasses. Il arrive aussi qu’elles soient transformées en galeries d’art, de plus en plus nombreuses dans la vallée. « L’autre jour, rapporte Gilles Simon, ancien libraire à Saint-Gilles et maintenant conseiller communal PS à Forest, je suis allé à un vernissage, et le galeriste m’a dit : Forest, c’est le nouveau Brooklyn. Je trouve ça exagéré. Forest, c’est plutôt le nouveau Saint-Gilles. Beaucoup d’artistes qui louaient dans la commune voisine ont glissé vers ici, parce que c’est un peu moins cher et un peu plus vert. » Van Gogh comparait le coin à Montmartre, il appréciait Forest pour son cadre ni tout à fait urbain ni tout à fait campagnard. Le quartier du Midi, où le jeune peintre a brièvement vécu, était une scène artistique féconde. Par petites touches, un marais par-ci, une galerie par-là, Forest renoue avec son caractère de la fin du XIXe siècle.
Le bourgmestre est favorable au maintien du marais dans la totalité de sa superficie, ce n’est pas la question. Il est beau et miraculeux, il offre un ballon d’oxygène dans une zone saturée de moteurs, et puis il éponge les eaux de ruissellement chaque fois qu’il pleut des seaux. « Simplement, regrette Charles Spapens, j’ai l’impression que ce qui excite le plus les militants, c’est que ça reste un secret park. Moins on le voit, moins on y passe, plus ça les arrange. »
« Vous verrez sur Google Maps, dit Geneviève à la fin de la visite, le marais est représenté par un grand carré bleu. Encore une preuve que bon… » Cocasse, le géant de Californie en ultime pièce à conviction. On s’exécute une fois sur le boulevard, et là, stupeur : on découvre un grand carré beige. Manifestement, Google a pris des roseaux pour des saules.
Chapitre IV : Altitude 18
VIE ET MORT D’UN CACHALOT
C’était pas un vieux clou, dit Francis, c’était pas un vieux clou. C’était même une usine technologique de pointe, rentable, prête pour la transition climatique. L’homme a la voix flegmatique, la queue de cheval qui blanchit. La voix flegmatique comme après une longue lutte perdue, au bout de laquelle l’honneur est sauf. Quarante ans que Francis Dagrin bossait à la peinture pour Volkswagen, vingt ans qu’il défendait la force de travail de l’usine en tant que délégué syndical, et maintenant ce vilain sort, sur le carreau à deux ans de la pension. Sur le carreau mais pas sur la paille, car la longue lutte aura au moins servi à ça, garantir aux trois mille travailleurs des indemnités de licenciement dignes, entre 35 000 et 167 000 euros de prime brute extralégale selon l’ancienneté. L’argent ne refermera pas la plaie. Pour beaucoup, les Allemands ont suicidé leur usine. Certains n’ont pas voulu s’exprimer, la douleur est encore trop vive. « C’est comme parler d’un ex qu’on a aimé et qui nous a fait du mal, nous a dit une ancienne employée. On s’est fait flouer, j’ai besoin de passer à autre chose. »
La production s’est arrêtée le 28 février 2025 et c’était à croire que l’annonce d’une météorite en approche avait foutu tout le monde dehors. Chaînes de montage immobilisées, véhicules figés dans leur processus de création. Ceux parvenus à l’assemblage sont finalement sortis de l’usine pour leur mise en vente, les autres pétrifiés à la tôlerie ou à la peinture ont terminé à la mitraille, de la matière fondue revendue au kilo, des voitures mort-nées. Il a fallu six mois pour vider l’usine. Des centaines de types venus d’Europe de l’Est ont extrait des kilomètres de matériaux, comme on dépècerait un cachalot échoué sur la plage. « D’anciens collègues m’ont montré des photos de l’intérieur… s’émeut Francis Dagrin. C’est triste à mourir. » La maison d’une vie dont on a aspiré l’âme.
Du marais Wiels, on met le cap au sud-ouest, on descend un boulevard, le GPS indique une perte de quelques mètres, et sans qu’on s’en aperçoive vraiment il est là, le cachalot. Étendu de tout son long, c’est-à-dire deux kilomètres sans interruption de la rue des Anciens Étangs à la rue de la Soirie. Une cité de tôles et de rideaux métalliques, de barrières de sécurité et de bornes escamotables, de hangars hauts comme des châteaux où trônent des lettres géantes, C4, L1/2, et parfois un slogan : Vorsprung durch Technik. Un squelette dont le ventre souterrain, un bassin d’orage de dix-huit mille mètres cubes, a sauvé bien des ménages de la submersion.
Un vertige presque deux fois plus grand que le parc du Cinquantenaire, la plus petite usine du constructeur allemand.
Un village minéral inerte.
L’usine manque à beaucoup de ceux qu’elle a nourris, mais pas à Birgit. Juste un goût de cendres dans la bouche. « Encore ce matin en me réveillant, j’y ai pensé et je me suis dit : j’ai beaucoup souffert et j’ai beaucoup aimé. C’est souvent comme ça, quand on aime beaucoup, on souffre beaucoup. » Quand elle y entre en 2007, Audi vient de remplacer Volkswagen, le constructeur allemand ayant refourgué l’usine à sa filiale. L’opération coûte trois mille emplois, la moitié du personnel. Audi réduit de cinq minutes la durée des pauses et interdit aux ouvriers de sortir en ville durant leurs huit heures de shift. Les cafetiers alentour tirent la gueule. « Ce n’était déjà plus un voisin bienvenu », assure Birgit. Du temps de Volkswagen, au plus fort de la vie de l’usine, quand elle pondait près de cent mille Coccinelle par an, se jouait le même rituel à chaque pause : des nuées d’ouvriers accouraient jusqu’à La Cox ou au Break, trouvaient sur le comptoir deux bières par tête fraîchement servies, une ligne ininterrompue de chopes comme si même la pause en ville devait les ramener à leur chaîne de production, s’enfilaient leur dû en commentant l’actualité et retournaient à leur poste au pas de course. À 8 heures, à 10 heures, à midi, comme ça jusqu’à la nuit. Vingt-cinq minutes la récréation, pas une de plus. « C’était impressionnant, je n’avais jamais vu ça ailleurs, se souvient Francis Dagrin. Je peux vous assurer que les cafetiers de l’époque gagnaient très bien leur vie. »
Birgit Peeters organise les visites guidées. Des écoles et des universités, des touristes du monde entier se pressent pour contempler le génie humain fabriquer des autos. Les enfants ont des paillettes dans les yeux. Les ouvriers et les ingénieurs, en lisant leur admiration, se gonflent de fierté. La visite des hangars est un art du timing et de la dissimulation, il faut habilement régler son allure en fonction de la vitesse d’assemblage d’une voiture et du mouvement des robots, éviter de débarquer sur un hotspot quand le personnel entame sa pause, détourner l’attention des touristes en cas de couac technique. Zigzaguer en zieutant partout sur ces chaînes au dessin tarabiscoté à cause du manque de place, en même temps a-t-on idée, une usine en pleine ville alors qu’en Allemagne on tire des kilomètres de montage en ligne droite !
Le personnel se métisse peu à peu. Avec l’arrivée d’Audi et les recrutements massifs qui l’ont accompagnée, les syndicats ont obligé l’employeur à appliquer rigoureusement la législation en matière de non-discrimination à l’embauche. On a vu enfin des gens de Molenbeek, Anderlecht, Ganshoren. Mais toujours très peu de Forest. À peine vingt ou trente, sur trois mille contractuels. Député bruxellois et conseiller communal PTB, Francis était de ceux-là. « Je n’ai jamais su pourquoi nous n’étions qu’une poignée de Forestois. Étonnamment, ceux habitaient le plus près postulaient le moins. » Le constructeur affrète ses propres lignes de bus, un grand ramassage aux quatre coins du pays, ce qui distend davantage le lien entre l’usine et les quartiers voisins. « On a tendance à croire que l’usine et la commune vivaient une belle et longue histoire d’amour, mais en fait les contacts étaient très limités, affirme Birgit. La direction changeait tous les trois ans, les autorités locales ne savaient pas trop à qui s’adresser. Audi était une usine riche, mais elle n’a pas fait grand-chose pour Forest. »
L’usine vit avec son temps. Quand l’époque est à l’électrification, le constructeur décide de fabriquer l’Audi e-Tron, future Q8. On mobilise l’équivalent en acier de la tour Eiffel et on coule vingt mille mètres cubes de béton pour renforcer les bâtiments, car il va falloir supporter le poids de ces gros SUV. Mais le parc automobile ne s’électrise pas aussi vite que prévu, les Américains revoient à la hausse leurs droits de douane, les Chinois ont des lunes d’avance et ça commence à sentir le sapin chez Audi Forest quand les patrons annoncent la délocalisation du nouveau modèle de la Q8. Et encore plus le sapin, mais genre vieux mélèze, quand la fabrication de la Q4 est finalement confiée à l’usine de San José Chiapa au Mexique alors qu’elle était promise à Bruxelles.
Les visites guidées s’espacent. Les tableaux de bord multiplient les signaux d’alerte, il faut changer de hangar et trouver à la hâte un robot qui fonctionne pour que le visiteur ne se doute de rien. Certains jours alors qu’il est bientôt midi les employés n’ont construit qu’une douzaine de voitures, il y a un problème. L’étau se resserre mais la vie continue. Aux sorties de l’usine, des files de chauffeurs UberEats se forment, les ouvriers ont commandé des frites, des mitraillettes, des fricandelles, des Bicky burgers. « À la fin, il y avait beaucoup de snack halal », relève Francis. Quand le couperet tombe en juillet 2024, la mobilisation n’est pas aussi vive que les syndicats l’espéraient. « Certains en avaient marre de ce job et voulaient en finir. D’autres étaient prépensionnés. Et puis j’ai constaté un courant important de travailleurs qui rêvaient de devenir indépendants. Ouvrir leur commerce, conduire des taxis… Ils ne pensaient qu’à ça. »
Quinze mois ont passé depuis l’annonce de la fermeture, le temps apaise un peu. Il affine le diagnostic. En songeant au dénouement malheureux, Birgit ne ressent même plus de rancœur. « Les Allemands n’ont jamais vraiment compris notre usine. On avait beaucoup de liberté, tout le monde se connaissait, on se parlait à tout bout de champ : pour nous c’était génial, pour eux c’était un étonnement. Ils ont dû compter les jours de grève sauvage, les jours de grève générale, les jours de manifestation qui paralysaient parfois la moitié de la production, l’indexation automatique des salaires — imaginez, 20 % de plus en cinq ans pour trois mille travailleurs… Ils ont fait leurs petits calculs, ils ont songé à leurs grandes usines au pays qui ne tournaient pas à plein régime et ils se sont dit : les Belges et leur culture bizarre, on va leur dire adieu. Si j’avais été le patron de Volkswagen, je n’aurais pas raisonné autrement. Au fond, même s’ils ont fait des bourdes monumentales, je ne leur en veux pas. »
On ignore encore ce qu’il adviendra de la cité de tôle et de rideaux métalliques. Un autre constructeur automobile, une usine de guerre, une myriade d’entreprises ? Les autorités veulent maintenir une activité industrielle, cette fois produite par plusieurs opérateurs et non un seul. Audi se porterait garante d’une vente par démembrement. Sauf que la marque allemande, en consultant les candidats intéressés (plus d’une centaine), leur a demandé de remettre une estimation de prix sur la base d’une vente en pleine propriété. Les autorités bruxelloises ont tiqué. Pas Francis. « Certains ont découvert comment fonctionne Audi. J’en ai entendu me dire, dis donc Francis, c’est de fameux gaillards, les Allemands. Moi, rien ne m’a étonné. Quand il y a du pognon en jeu, ils ne font aucun cadeau. »
*
La Cox et le Break se sont face, séparés par la rue de Hal. L’ambiance n’est pas folichonne, on essaie d’imaginer ce que ça devait être, quand les ouvriers se ruaient vers le zinc. « Il y a de plus en plus de musulmans, les vieux de la vieille ne sortent plus, ça boit moins, les cafés se vident. » Birgit connaît bien le coin, elle y passait souvent avec sa bande. C’était l’une des seules néerlandophones à mettre le nez dehors. « Les Flamands, majoritaires pendant tout un temps, ils n’avaient qu’une idée en tête : rentrer chez eux. J’en connais qui n’ont jamais mis les pieds à Forest. » Un plombier finit sa journée à la terrasse du Break par une cinquante de Maes. « Eh ouais, qu’il dit, ça souffre bien de la fermeture, ici. » Un camarade le rejoint, ça parle tout de suite de la dernière victoire de l’Union saint-gilloise, on n’a pas le cœur à s’épancher sur Audi et le vieux temps révolu. Demain c’est Newcastle qui vient, voilà un sujet diablement plus excitant. On se retrouve après le boulot devant le Club House, qu’il dit le plombier à son pote, et on commencera par se becqueter une connerie, hein ?
Épilogue
Le GPS ne bronche pas, fixé sur 18 mètres d’altitude, mais on a cette impression, en arrivant sur la place Saint-Denis, d’atteindre le siphon. D’être au point où toutes les eaux finissent leur course, à la convergence des grandes transformations de Forest. Le nouveau stade de l’Union saint-gilloise, s’il voit le jour sur le site du Bempt, se gagnera en cinq arrêts de tram et dopera à coup sûr les commerces du quartier. Les hangars de l’usine Audi portent leur ombre sur la place, et on se demande ici quel sera le pedigree du nouveau voisin. Le petit deal s’organise le soir venu, il y a la peur de le voir s’intensifier, d’entendre le taratata d’un pistolet-mitrailleur qui briserait la nuit. La place Saint-Denis elle-même est en rénovation, appelée à devenir une esplanade propice à la rencontre. Les rues alentour voient fleurir les parterres de rétention d’eau et les étangs urbains — des mini-marais Wiels — pour faire de la vallée une cité-éponge. À deux pas, l’abbaye de Forest, un établissement monastique fondé dans les années 1100 au bord d’un ruisseau, est en pleine transformation, ce sera bientôt une académie de musique et une bibliothèque. La maison communale s’élance de l’autre côté de la chaussée, un édifice Art déco de 1939 tout juste rénové que le bourgmestre nous a fait visiter non sans fierté. Le pouvoir politique de Forest, juste avant la guerre, voulait montrer au religieux qu’aussi jolie fût son abbaye, c’était désormais lui qui avait la plus longue. Maintenant, outre sa propre splendeur, il s’occupe de réhabiliter celle de son ancien rival mort, 55 millions le coup de polish. Mais ce n’est pas son argent, c’est celui de la Région ou de Beliris. Les restaurations magnifiques ne feront pas oublier que la commune est sans le sou, et qu’il y aura bientôt des centaines de refoulés du chômage dont elle devra s’occuper. « J’ai vraiment la trouille, confie Charles Spapens, que le gouvernement fédéral décide de soutenir dans sa réforme les villes de plus de 60 000 habitants. Parce que Forest, c’est 59 000. Avec le niveau de pauvreté qui est le nôtre, je ne sais pas comment on va s’en sortir. »
— Vous vous êtes assis à ma table.
La tasse de café était en effet encore à moitié pleine, mais la chaise vide, on pensait le client parti. Il s’était simplement absenté pour la petite vidange.
— Mais vous pouvez rester.
Youssef a 75 ans, il est arrivé à Forest en 1968, peu après la signature de l’accord bilatéral de main-d’œuvre entre la Belgique et le Maroc. Il vient d’Oujda.
— C’est où, jda ?
— Près de la frontière algérienne.
L’histoire ne fait que commencer, à cause des marteaux-piqueurs il faut tendre l’oreille à la terrasse du Faubourg Saint-Denis. Youssef a débarqué sans diplôme, sans attache en Belgique, il voulait fonder une famille et la nourrir. Il a trouvé emploi comme chauffeur de bus à la STIB, y est resté toute sa carrière. « Avec le choc pétrolier, même les ingénieurs craignaient pour leur avenir. Chacun s’accrochait à son job. Le mien était stable. J’avais au moins cette chance… » Youssef se souvient d’un temps où un immigré espagnol, qui avait des champs pas loin de la place Saint-Denis, faisait la tournée des commerces avec son troupeau de chèvres, il passait même chez les particuliers. Vous lui disiez combien de litres il vous fallait, et l’éleveur trayait ses biquettes devant vous. Il y avait la tournée du lait de chèvre, il y avait aussi la tournée des pistolets. À 20 ans, Youssef sortait en boîte et rentrait à l’aube, il trouvait dans la cage d’escaliers de son immeuble un sac de croissants et un sac de pistolets. « J’étais affamé, alors parfois je me servais dans les sacs, surtout quand je voulais me consoler de n’avoir embrassé aucune femme. C’est tout ce que j’ai volé dans ma vie : quelques croissants et quelques pistolets. »
Youssef se pose souvent cette question : pourquoi tombe-t-on amoureux de sa commune, alors que son découpage administratif ne répond à aucune logique ? Alors qu’elle contient tant de laideurs ? Alors que l’on connaît si mal son voisin ? Il croit maintenant tenir une réponse simple : parce que nous sommes attachés à nos habitudes visuelles. « Nous sommes des êtres d’amour. Nous aimons ce que nous côtoyons tous les jours. » L’ancien chauffeur de bus doit se pencher, les marteaux-piqueurs ont mis les bouchées doubles, pour peu on le croirait sur le point de faire une confidence. « Moi, je connais des gens d’ici qui se sont exilés à Marrakech, au Caire, à Hawaï, au Chili… Pourquoi penses-tu qu’ils finissent toujours, à un moment ou un autre, par rentrer à Forest ? »