Grandir loin de la mafia
** Il s'agit d'une série de six articles. Ils sont donc reproduits ici, les uns ) la suite des autres, dans l'ordre de lecture. **
L’enfance brisée d’un « enfant soldat » de la ’Ndrangheta
Luigi Bonaventura a eu deux vies : celle d’un puissant chef de clan de la ’Ndrangheta, la mafia calabraise, puis à partir de 2007, celle d’un collaborateur de justice qui lutte contre le crime organisé. Il dénonce haut et fort l’endoctrinement des enfants au sein des familles mafieuses.
Nord de l’Italie.– « Ça ne te dérange pas si je m’assois ici ? Je préfère être dos au mur et avoir une vue sur ce qui se passe autour. » Les pieds d’une vieille chaise en bois raclent le sol de la terrasse, Luigi Bonaventura s’installe. Dix-huit ans après être sorti des rangs de la ’Ndrangheta, la mafia calabraise, l’ancien chef de clan, aujourd’hui repenti, reste toujours sur ses gardes.
La rencontre a lieu dans une localité dont le nom est tu par mesure de sécurité. En cette fin de printemps, l’air est encore frais dans cette commune du nord de l’Italie qui ressemble à tant d’autres : des maisons proprettes flanquées de chaque côté d’une petite nationale, les cloches d’une église à midi, un bar un peu vieillot où aller prendre le café.
Dans les bureaux des magistrats, devant les micros et les caméras de la presse, sur ses propres réseaux sociaux, Luigi Bonaventura a témoigné, inlassablement, contre celle qui est considérée comme la plus puissante organisation criminelle italienne. Ses déclarations ont permis des coups de filet spectaculaires et des centaines d’arrestations. Mais son principal combat aujourd’hui n’est pas tant de faire arrêter les pères que de sauver les fils destinés à reprendre le flambeau familial.
« La ’Ndrangheta, tu en hérites, explique le repenti. La vraie force des mafias, c’est cette continuité d’une génération à l’autre. Il ne faut pas se limiter aux arrestations ou à la confiscation des biens, il faut, sans violence, soustraire des hommes aux mafias. »
Luigi Bonaventura se définit avant tout comme un « ancien enfant soldat ». « Naître dans une famille ’ndranghetiste, c’est être allaité de sang et de ’Ndrangheta, c’est une promesse, celle d’être un jeune d’honneur pour les garçons et une sœur d’omerta pour les filles », raconte-t-il. La Calabre qui le voit naître en 1971 est une terre de misère. L’Italie mène une guerre silencieuse, celle des années de plomb, au cours desquelles se multiplient assassinats, attentats, enlèvements et demandes de rançon.
Luigi Bonaventura hérite, lui, d’une guerre familiale, une faida, qui oppose sa famille à un autre clan de Crotone, sa ville d’origine, et ne prend fin qu’à la mort du dernier fils de la famille adverse. « J’ai reçu une éducation et un entraînement pour être prêt à tuer et pouvoir clore cette faida au moment le plus opportun », retrace celui qui n’avait même pas encore fêté son deuxième anniversaire lorsque son oncle a été assassiné, au début de cette guerre de clans.
Des armes à feu en guise de jouets
Il grandit avec son fantôme, dont le nom se mêle sans cesse aux récits de l’organisation criminelle qu’on lui narre comme d’autres chanteraient des berceuses. Rapidement, ses mains d’enfant montent et démontent des armes, alignent les munitions de 7,75 millimètres dans le chargeur, dont le métal, lourd et dur, brûle parfois sa peau encore fine et délicate. Dans des étables sommairement aménagées, il s’entraîne à tirer sur des objets.
Un jour, son père rapporte à la maison sa nouvelle arme, une carabine avec un viseur de précision. Le petit Luigi essaie de la tenir entre ses mains, flanche un instant sous son poids et colle son œil au viseur. « Tout à coup, le monde se rapprochait de moi, se souvient-il. C’était fascinant car à l’époque, il n’y avait pas de technologies ou de zoom quand on faisait des photos. »
« C’était un jeu, tout se faisait avec le sourire, poursuit Luigi Bonaventura après avoir pris une gorgée d’eau et interrompu son récit quelques secondes. Mais il y a un chantage moral, tu vis dans l’ombre de ceux qui ont été là avant toi et de ton nom de famille, et si tu ne fais pas mieux qu’eux, tu dois au moins en faire autant pour ne pas les décevoir. »
Un souvenir marque son enfance de manière indélébile. Une arme à la main, il tire un coup, en l’air. Ce n’est pas la première fois mais ce jour-là, en rechargeant le pistolet, il laisse son pouce sur la culasse. Après la détonation, elle revient en arrière et lui blesse le doigt. Cette scène s’est rejouée mille fois dans sa tête : « C’était une erreur impardonnable pour moi. Ce qui me faisait le plus mal, ce n’était pas la douleur au pouce mais l’humiliation de ne pas être à la hauteur, de déshonorer la famille, et ce sentiment, ça devient ta prison. » Il avait tout juste 10 ans.
Ce que Luigi Bonaventura appelle son « entraînement » au crime passe aussi par une exposition, très jeune, à la violence, au sang, à la mort. Les chiens de la famille doivent monter la garde et inspirer la terreur. Certains sont dressés à reconnaître l’odeur de la poudre pour détecter ceux qui viennent armés aux réunions organisées par le clan. Pour les rendre aussi féroces que possible, les animaux sont enfermés dans des boxes, la tête emprisonnée dans des sacs, battus à coups de bâton avant de recevoir une ration de viande crue. Celui qui n’a alors qu’une dizaine d’années assiste au spectacle, impuissant : « J’ai eu l’impression, comme enfant, de grandir au milieu des loups. »
À la maison, son père élève des lapins et des poules. Avec lesquels le petit garçon apprivoise la mort et le sang. Pour qu’il soit à l’aise, son père lui a aménagé un établi d’apprenti boucher, à sa hauteur d’enfant. « Il faut leur donner un grand coup sur l’arrière de la tête pour les étourdir », lui explique-t-il. Mais ses mains, une fois encore, n’ont pas la force suffisante. Alors, avec un bâton, il frappe de toutes ses forces jusqu’à ce que l’animal ne bouge plus.
À mesure qu’il raconte comment écorcher puis dépecer les bêtes, ses mains se lèvent au-dessus de la vieille nappe fleurie en plastique qui recouvre la table et miment ces gestes appris par cœur. « Il me montrait comment utiliser le couteau, comment le tourner dans la plaie pour l’élargir et accélérer le saignement », retrace l’adulte d’une voix désabusée. Vers 11, 12 ans, il était capable de préparer dix lapins en une heure et demie.
À cette époque, il entend sa mère et sa grand-mère dire de lui qu’il a « les yeux de la tristesse ». « J’étais un enfant très particulier, apeuré, déboussolé, confesse-t-il. À l’époque, je me cachais sous mon lit, je vivais dans la terreur et j’aurais aimé qu’un adulte me prenne par la main et m’emmène loin. » Personne n’est venu, alors, vers 11 ans, l’enfant a fini par surmonter sa peur : « Je suis devenu très violent, soit je me forgeais une carapace, soit je devenais fou. »
« De la mafia sans le savoir »
Les jeux avec les gamins du quartier se transforment, littéralement, en champ de bataille. Il remplace les boulettes de ses sarbacanes par des aiguilles et les cailloux de ses frondes par des boulons de 13 millimètres qu’il a volés dans l’atelier de mécanique de son oncle. Un enfant perd son œil. « Ça m’a brisé le cœur, se remémore Luigi Bonaventura. J’étais comme un militaire, on m’avait préparé à la guerre. Donc ce jour-là, on avait organisé une embuscade avec un autre groupe d’enfants, mais on était moins nombreux, il fallait être stratège. On les a provoqués, puis on s’est retirés et là on les a attaqués avec les frondes et les boulons. »
Il n’y a plus de peur, plus de terreur, l’enfant est lui-même devenu un loup.
À l’école, aucun professeur ne s’oppose à lui quand il terrorise ses camarades ou qu’il entre dans des colères noires. Son nom de famille est un bouclier, il est intouchable. Les mois passent, le chef de bande devient un chef tout court. Il a 13 ans, environ, lorsqu’il « fait de la mafia sans le savoir ». Le jeune ado débarque dans des quartiers de Crotone où il ne connaît personne et balance : « Qui commande ici ? »
Des ados, à peine plus grands que lui, font mine d’être les patrons dans un élan de candeur qui leur vaut d’être tabassés puis laissés par terre, en sang. Luigi l’adolescent pose le pied sur l’épaule de celui qu’il vient de rouer de coups et toise le reste de la bande : « À partir d’aujourd’hui, c’est moi qui commande. »
Près de quarante ans après cette scène, Luigi Bonaventura y voit les prémices de son destin criminel : « Je frappais comme quelqu’un d’entraîné à le faire, je savais où mettre mes poings, mes pieds, un couteau, je pensais être casse-couilles, mais j’accaparais des territoires parce que c’est ce qu’on m’avait appris. »
S’il n’avait pas collaboré avec la justice, Luigi Bonaventura serait probablement aujourd’hui l’un des noms les plus puissants de la ’Ndrangheta. Mais depuis 2007, il a choisi de devenir cet adulte dont il a tant rêvé, terré sous son petit lit. D’abord pour ses propres enfants, encore très jeunes lorsque sa famille a intégré le programme de protection des collaborateurs de justice. Puis, à partir de 2012 et de ses premières prises de parole publique, pour ceux qui « subissent encore un endoctrinement dans leur famille ».
Depuis le mois de janvier, il est un des témoins phares d’un programme de sensibilisation au phénomène mafieux dans les écoles italiennes. Il est aussi devenu l’un des plus fervents soutiens du protocole « Libre de choisir », qui permet aux jeunes issus des familles mafieuses d’expérimenter une vie alternative, loin de chez eux : « Pour ma mère, pour mes frères et sœurs et pour moi, ça aurait été de l’or. »
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En Calabre, les pionniers du sauvetage des enfants de la ’Ndrangheta
À Reggio de Calabre, le centre communautaire Agape gère un foyer pour mineurs délinquants, parmi lesquels des adolescents éloignés de leurs familles appartenant à la criminalité organisée. Dès le début des années 1980, ses responsables ont été les premiers à les prendre en charge.
anSan Giovanni di Sambatello, Reggio de Calabre (Italie).– La petite voiture blanche file sur l’autoroute qui va de Reggio de Calabre à Salerne. Le long de la côte ionienne, les 400 kilomètres de bitume remontent la pointe de la « botte italienne » jusqu’au sud de Naples. Domenico Nasone prend une des premières sorties. La route grimpe doucement vers les montagnes de l’Aspromonte, laissant derrière elle la banlieue de Reggio de Calabre.
« Parfois, si on ne voit pas un endroit, on a du mal à comprendre de quoi on parle », promet-il en faisant remuer le rosaire enroulé autour du levier de vitesse à mesure que la voiture trace jusqu’au petit village de San Giovanni di Sambatello, perché à 600 mètres d’altitude.
Domenico Nasone s’arrête. Un immense pin, nu de ses épines, toise la voiture rangée sur le bord de la route face au cimetière du village. Dès l’entrée, il se signe face à une pierre tombale grise parfaitement lustrée, bordée de cinq vases pleins de fleurs. « Voilà, c’est la tombe de Don Italo Calabrò. »
Ce prêtre calabrais est arrivé à San Giovanni di Sambatello au cœur de l’hiver 1964. Des années plus tard, il crée le centre communautaire Agape, dont Domenico Nasone est un des premiers membres et collaborateurs. C’est le premier centre de la région à prendre en charge, dès le début des années 1980, les mineurs issus de familles appartenant à la criminalité organisée.
Dans ses journaux de bord, Don Italo Calabrò consigne ce qui l’a amené dans ce village de 600 habitant·es, auquel menait sur les cinq derniers kilomètres un seul chemin muletier. « Le 7 décembre, l’évêque de Reggio de Calabre me demande de monter à San Giovanni car il s’y passe une chose particulière. La nuit, le prêtre cache… » Les points de suspension taisent le nom d’un des principaux boss de la mafia calabraise des années 1960. En cavale, il échappe à tous les contrôles de police, trouvant refuge la nuit dans la paroisse du village.
À l’époque, personne ne parle encore vraiment de la ’Ndrangheta, le crime organisé calabrais. De l’autre côté du détroit de Messine, en Sicile, Cosa Nostra, la mafia sicilienne, fait trembler le pays avec sa première guerre interne. Don Calabrò, lui, découvre les ravages de la criminalité organisée dans le confessionnal de son église.
Protégées par l’anonymat, derrière la petite grille de bois, les femmes du village lui racontent la douleur de voir les hommes de la famille tomber les uns après les autres, assassinés, ces maris absents, en cavale, leurs enfants prêts à reprendre la main, fascinés par le pouvoir et l’argent qu’offre la ’Ndrangheta dans ce village sans eau, sans électricité, sans école, où les registres de l’église listent les paroissien·nes mort·es de faim.
Des enfants ciblés par les guerres de clans
Dans la petite salle tout au fond de l’ancienne maison paroissiale où a été créé le centre communautaire, Domenico Nasone époussette d’un revers de main un cadre qu’il vient de décrocher. Sous un puzzle de Pinocchio aux pièces décolorées par le soleil, quatre enfants ont écrit maladroitement leurs prénoms : Rocco, Mimmo, Girolamo et Giuseppe. Leur cadeau est daté du 7 novembre 1980 : « Pour Don Calabrò, avec toute notre affection. » « Le plus grand avait 10 ans, le plus jeune, 6, commente Domenico Nasone, qui officiait aux côtés du prêtre. Ils appartenaient à une famille criminelle de Cittanova, une petite ville à une heure d’ici. »
Au milieu des années 1960, cette famille entre en guerre avec une autre et déclenche une série d’assassinats qui ne prendra fin qu’il y a quelques années. C’est une faida : chaque génération est censée venger le meurtre de ses aînés jusqu’à ce que la famille adverse n’ait plus aucun homme dans ses rangs.
Quinze ans plus tard, Rocco, Mimmo, Girolamo et Giuseppe sont la relève et, par conséquent, les prochains sur la liste des hommes à abattre. Deux petits garçons de la famille, de 10 et 11 ans, ont déjà été assassinés alors qu’ils étaient avec leur père. Le juge du tribunal pour enfants de Reggio de Calabre de l’époque, Ilario Pachì, se demande comment éviter un bain de sang.
Nous sommes alors au début des années 1980 et, pour la première fois, un juge décide de placer ces enfants. Il les confie à Don Calabrò, devenu entre-temps un pionnier de l’antimafia sociale grâce à son expérience à San Giovanni di Sambatello. Domenico Nasone se présente au domicile des enfants, décret du juge à la main, et les ramène dans la petite maison paroissiale depuis laquelle, près de quarante-cinq ans plus tard, il raconte leur histoire. « Où est-ce qu’on va les emmener ? », se demandent aussitôt les deux hommes à qui le juge a explicitement demandé de les éloigner de la Calabre.
Quatre placements et un enlèvement
Dans l’urgence, ils achètent deux lits superposés, pour les quatre enfants, qu’ils installent dans le salon. « J’ai fait le tour de l’Italie pour trouver des familles d’accueil », se souvient celui qui est ensuite devenu le référent de l’association antimafia Libera en Calabre. Quand il frappe aux portes, la réponse est toujours la même : « Quelle belle idée, bravo ! », puis les portes se referment.
Au bout d’une dizaine de jours, il reçoit l’appel d’un cardiologue de renom d’une petite ville de la province de Pérouse. Il se propose, avec trois autres familles, d’accueillir les petits Calabrais. Deux ans après le début du placement, le médecin invite leurs mères à les rejoindre. Elles acceptent. Dans ces terres agricoles, les mamans calabraises travaillent dans des champs de tabac. Grâce aux familles d’accueil, elles trouvent des logements pour trois fois rien, sont invitées le dimanche à dîner chez les anciens tuteurs des enfants. « On était tellement heureux, on avait sauvé quatre familles », raconte Domenico Nasone, avant de marquer une pause.
En 1983, trois ans après le début du placement, il prend son café du matin au bar, achète le journal et découvre la une avec stupeur : « Enlèvement d’un entrepreneur en Ombrie ». La ’Ndrangheta, qui n’a pas encore accumulé des milliards avec le trafic de stupéfiants et les infiltrations dans l’économie légale, se constitue un butin de guerre en multipliant les enlèvements. Celui de l’industriel de Pérouse tourne court en dix jours, à peine ; il parvient à s’échapper.
L’entrepreneur ramène à la police un cahier d’écolier, oublié par un des enfants venu le nourrir dans sa cachette. Il appartient à l’un de ceux placés en Ombrie. Tous sont revenus en Calabre avec leurs mères et sont devenus, des années plus tard, des gros bonnets de la ’Ndrangheta. « Ces familles n’ont jamais eu l’intention de changer de vie, tranche le responsable de Libera en Calabre. Bien sûr que l’idée de ces placements est bonne, mais il faut être prudent aujourd’hui encore, on ne sait jamais ce que les gens ont vraiment dans la tête. »
Depuis trente-cinq ans, il a vu défiler dans les locaux du centre des dizaines de jeunes issus de familles de la ’Ndrangheta. D’abord dans les années 1980, jusqu’à la mort de Don Calabrò en 1990, puis à partir de 2012, lorsque le juge Roberto Di Bella, président du tribunal pour enfants, renoue avec l’idée d’offrir une vie alternative à ces jeunes et lance les prémices du protocole « Libre de choisir ».
Domenico Nasone se souvient de l’un d’eux, revenu il y a quelques années de trois ans de placement à Messine, en Sicile. « Deux ans après, il était condamné à vingt ans, regrette-t-il. L’un de ses camarades a, lui, quitté l’endroit où il était placé, contre notre avis. Un an après, il était arrêté après avoir caché 540 kilos de cocaïne dans son jardin. »
Enrico Interdonato connaît bien l’un des deux adolescents dont parle Domenico Nasone. Dès 2012, ce psychologue a suivi les jeunes Calabrais insérés dans le programme « Libre de choisir ». « Ce sont des personnages plus que des personnes. Il y a, de manière plus ou moins consciente, un endoctrinement familial pour que le jeune promeuve la “marque” de la famille. Certains, à 14 ou 15 ans, sont traités comme des VIP, adultisés, avec une identité très structurée, ils ont l’habitude d’imposer leurs règles aux autres », commente-t-il.
« L’appartenance à la ’Ndrangheta est à la fois un devoir, un privilège et une culpabilité, poursuit le thérapeute, qui sait combien ces suivis sont complexes. Elle exerce une certaine fascination mais, progressivement, ces jeunes sont incapables de s’imaginer faire autre chose sans se sentir menacés dans leur for intérieur. »
Lorsqu’ils arrivent dans leurs familles d’accueil ou dans les foyers qui les hébergent, ces jeunes sont souvent en grande souffrance. L’un d’eux souffrait de troubles gastro-intestinaux, à force de somatiser ce qu’il devait taire. En plein été, à la plage, un autre gardait sa veste et ses chaussures pendant que les autres jeunes du foyer se baignaient : « Émotionnellement, il ne s’autorisait pas à s’amuser alors que son père était en prison », analyse le psychologue sicilien. Un troisième portait le prénom de son frère assassiné dans un règlement de comptes à 12 ans. Il ne l’avait jamais connu mais avait sa photo comme fond d’écran sur son téléphone portable, avec le message « Tu me manques ».
« Ces jeunes vivent dans des bulles émotionnelles, résume Enrico Interdonato. Les premières victimes des mafias, sans avoir conscience de l’être, ce sont précisément eux, à qui l’on demande de former une armée avant même d’exprimer une pensée qui leur soit propre. »
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Au tribunal pour enfants, le défi d’une alternative à la ’Ndrangheta
Le tribunal pour enfants de Reggio de Calabre a été le premier en Italie à placer les enfants de familles issues du crime organisé. Pour briser la chaîne du crime, les magistrats proposent à ces jeunes d’expérimenter une nouvelle vie.
eggioReggio de Calabre (Italie).– C’est la fin de journée, Patrizia Surace traverse le petit couloir du premier étage qui mène au bureau du président du tribunal et invite à prendre place dans le coquet salon qui s’y trouve. Le bruit de ses talons résonne sur le sol de travertin autant que les « Ciao » qu’elle adresse à ses ancien·nes collègues, dont les portes des bureaux sont entrouvertes. Aujourd’hui coordinatrice nationale du protocole « Libre de choisir » pour l’association antimafia Libera, elle a officié neuf ans en tant que magistrate experte dans ce tribunal pour enfants.
Patrizia Surace s’installe, sort son téléphone de son sac et le met sur haut-parleur. « On peut te déranger ? » « Bien sûr », répond le président du tribunal, Marcello D’Amico, souffrant ce jour-là. D’une voix enrouée, il tient à raconter « Libre de choisir », le projet pilote né ici même treize ans plus tôt et toujours à l’œuvre : « C’est la possibilité pour les jeunes qui appartiennent aux familles de la ’Ndrangheta d’expérimenter un modèle de vie différent de celui dans lequel leurs parents les ont obligés à grandir. » « Ce ne sont pas des mesures punitives mais de protection, complète la magistrate. C’est le seul moyen d’interrompre la dynamique criminelle du milieu d’origine. »
Dans ce même bureau, des années plus tôt, le juge Roberto Di Bella avait tiré un constat amer : « En vingt-cinq ans de carrière, j’ai d’abord jugé les pères, adolescents dans les années 1990, puis leurs enfants dans les années 2000. Ils appartenaient tous aux familles historiques de ’Ndrangheta : mêmes noms de famille, mêmes délits, mêmes comportements. » Le plus souvent, les mineurs trempent dans le trafic de stupéfiants de la famille, parfois à échelle internationale, ou s’associent aux extorsions. Ceux dont les pères sont en cavale dans les montagnes de l’Aspromonte servent de ravitailleurs.
Plusieurs crimes particulièrement barbares marquent aussi le magistrat à cette époque. Un adolescent, fils de boucher, achève sa victime, qui avait survécu à ses blessures par balles, en l’égorgeant avec le croc de boucher qui se trouvait dans son coffre car le chargeur de son arme était vide. Un autre, 17 ans à peine, est condamné à trente ans de réclusion criminelle pour avoir abattu à la mitraillette deux policiers en service et tenté d’en tuer quatre autres.
Mineurs en danger
« J’ai vu défiler des centaines d’adolescents qui avaient encore une lumière dans les yeux, des potentialités pour aspirer à une vie autre que la prison, la mort et la souffrance réservées par leur famille, raconte le magistrat. Juger leurs délits ne les éloignait pas de la vie si facilement prévisible qui les attendait, beaucoup ont pris la perpétuité à peine majeurs ou ont été assassinés lors de règlements de comptes. »
Comment faire en sorte que ces jeunes soient « libres de choisir » la vie qui sera la leur ? Le défi a des airs de revanche pour lui, le Sicilien d’origine, déçu de n’avoir pas été suffisamment bien classé au concours de la magistrature pour retourner sur ses terres, où Cosa Nostra venait d’assassiner les juges Falcone et Borsellino.
La première étape est d’intervenir rapidement, sans attendre l’escalade des délits, voire uniquement en protection de l’enfance pour les plus petits. « Le parquet des mineurs nous alerte après avoir reçu des extraits d’écoutes téléphoniques dans le cadre d’affaires liées à la criminalité organisée », explique Patrizia Surace.
Pour les prendre en charge, le juge Roberto Di Bella décide d’utiliser les outils prévus par le Code civil italien pour les mineurs en danger, et de les éloigner de leur famille en les plaçant en foyer ou en famille d’accueil. « On veut qu’ils voient ce qu’il se passe chez eux avec un regard neuf quand ils rentrent le week-end, car souvent le schéma familial classique, c’est le père en prison et la mère murée à la maison », résume une travailleuse sociale qui a suivi une vingtaine d’adolescents ces dix dernières années.
« Des parents qui éduquent les enfants pour prendre part aux activités criminelles familiales, c’est un choix éducatif antisocial, estime Patrizia Surace. Quelle incidence peut avoir la cavale d’un père sur ses enfants ? Il ne peut pas s’occuper d’eux car il est absent mais, surtout, d’un point de vue éducatif, quel message cela renvoie-t-il de se soustraire à une décision de justice ? »
Lorsque ces enfants se retrouvent face à elle, ils racontent comment leur père, innocent, a dû fuir pour échapper à l’État qui le persécute. « Ils sont élevés pour former une armée, donc ils s’attendent à ce qu’en face d’eux, l’État ou les institutions soient des ennemis, explique la magistrate. La police ou les gendarmes, ce sont ceux qui arrivent à 4 heures du matin, retournent la maison et passent les menottes à ton père, ton oncle ou ton frère pour les emmener en prison. »
L’autorité parentale est retirée, partiellement ou totalement, le temps du placement. Un tuteur suit alors chaque mineur pour évaluer les situations au cas par cas. Pour les plus complexes, l’éloignement se fait hors de la Calabre. Car dans les quartiers déshérités de Reggio ou dans un bastion de la ’Ndrangheta comme San Luca, tout l’environnement des enfants les renvoie à leur situation de princes héritiers de la dynastie criminelle familiale.
À 10 ans à peine, ils sont habitués à faire leurs courses dans les magasins sans jamais payer, à faire la loi dans les salles de classe sans qu’aucun adulte ne les punisse, à passer au niveau supérieur sans aller à l’école, car personne n’ose les faire redoubler ou, plus tard, à acheter leur diplôme auprès d’écoles privées quand ils ont vraiment dépassé les bornes. Les travailleurs sociaux, de leur côté, préfèrent parfois se mettre en arrêt maladie quand on leur demande d’intervenir auprès des enfants d’une famille de boss locaux, de peur des représailles.
Une révolution culturelle vivement critiquée
« On n’intervient pas parce que la famille est mafieuse, précise Roberto Di Bella, mais parce que la famille donne une éducation mafieuse ou que, par son contexte d’origine, l’enfant absorbe une culture criminelle à laquelle les parents ne parviennent pas à s’opposer. »
C’est la deuxième étape du projet, la plus difficile : donner à ces jeunes des outils culturels pour choisir librement leur destin. Le rôle du réseau national de l’association antimafia Libera est alors fondamental. « Au fil des années, on a créé pour ces jeunes un réseau que l’on a appelé “de protection sociale” avec tous les acteurs qui gravitent autour de ce protocole, des travailleurs sociaux aux associations réparties sur tout le territoire », explique Patrizia Surace.
Il n’est pas rare que les familles d’accueil soient des bénévoles de l’association Libera. Ou que d’autres bénévoles emmènent ces jeunes assister, incognito, à des rencontres avec des familles de victimes de la mafia, pour leur permettre de voir les choses de l’autre côté.
Le projet est une révolution culturelle, parfois mal comprise. À ses débuts, la presse parle de « déportations », « d’enlèvements d’enfants à des fins de rééducation forcée ». Lorsque les magistrats proposent aux mineurs d’intégrer le projet, la réponse est presque toujours la même : non.
« En foyer ou en prison, c’est pareil ! », s’emporte un adolescent face à Patrizia Surace. Les familles, elles, sont extrêmement virulentes. « Vous m’arrachez mon fils, vous n’avez pas le droit de le faire », lui hurle une mère. « Huit mois plus tard, j’ai eu de ses nouvelles, elle m’a dit : “Je dois m’excuser et vous remercier, je n’avais pas compris que vous vouliez faire quelque chose pour mon fils” », se souvient-elle.
Tutrice de nombreux mineurs, elle reçoit régulièrement de leurs nouvelles. Il y a ceux restés dans la région de leur placement pour poursuivre des études ou travailler, ceux qui ont choisi l’étranger pour se réinventer, ceux qui ont eu des enfants. « À sa majorité, le jeune peut décider de continuer pendant trois ans ou de rentrer dans sa famille, c’est arrivé, peu, mais c’est arrivé », raconte Marcello D’Amico, le président du tribunal : « Ce projet n’a pas une obligation de résultats mais de moyens. » Sur les vingt-quatre jeunes qu’elle a suivis, l’assistante sociale sicilienne en a vu trois replonger dans la criminalité.
Au total, en Calabre, environ 90 mineurs ont rejoint le projet mais aussi, au fil des années, une trentaine de mères, qui ont demandé de l’aide pour quitter la Calabre avec leurs enfants. « Le projet “Libre de choisir” a marqué un tournant dans l’univers des femmes au sein de la ’Ndrangheta, l’État n’a plus été perçu comme un oppresseur ou un persécuteur mais comme un interlocuteur possible, analyse Rossella Marzullo, professeure de pédagogie générale et sociale au sein de l’université des études méditerranéennes de Reggio de Calabre. Cet élément de rupture avec le passé a fait prendre conscience aux femmes qu’il y avait de nouveau un espace pour faire émerger leurs émotions et leurs sentiments, et que cela leur permettait de demander de l’aide. »
Après des débuts faits d’intuition et de débrouille, « Libre de choisir » est aujourd’hui un protocole qui associe cinq ministères, l’association antimafia Libera et l’Église italienne.
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En Sicile, le « modèle Catane » pour sauver les mineurs de Cosa Nostra
Depuis 2020, le juge Roberto Di Bella a importé à Catane, en Sicile, son protocole « Libre de choisir » pour protéger les mineurs des familles de la mafia sicilienne. L’expérience va plus loin qu’en Calabre : les services sociaux de la ville ont créé une équipe ad hoc pour les prendre en charge.
ataneCatane (Italie).– Devant la lourde porte blindée du bureau du président du tribunal pour enfants de Catane, un policier en civil filtre visiteurs et visiteuses. Depuis 2020, c’est là qu’officie le juge Roberto Di Bella, à l’origine du projet « Libre de choisir », qui propose une expérience de vie alternative aux mineurs de familles venant des rangs de la criminalité organisée.
Après vingt-cinq ans à Reggio de Calabre, au cœur de la ’Ndrangheta, le juge a décidé de répliquer l’expérience dans l’un des fiefs de Cosa Nostra, la mafia sicilienne. Malgré les succès obtenus, l’idée a suscité quelques perplexités à son arrivée sur l’île. Un protocole imaginé pour affaiblir une organisation criminelle basée sur les liens du sang comme la ’Ndrangheta peut-il fonctionner en Sicile, où les clans ne reposent pas, a priori, sur une transmission de père en fils ?
Pour répondre, le magistrat tire de son tiroir une longue lettre, une feuille A4 dont une petite écriture serrée au stylo noir a recouvert le recto et le verso. L’enveloppe est marquée des tampons de l’administration pénitentiaire. « C’est un détenu incarcéré au “41 bis” », sourit Roberto Di Bella, en se référant au régime carcéral « dur », réservé principalement aux mafieux.
Parmi les mineurs suivis, nombreux sont ceux dont le père, l’oncle, le frère ou le grand-père sont au « 41 bis ». Alors quand l’un d’eux lui écrit pour le remercier d’avoir éloigné ses enfants ou ses petits-enfants de Cosa Nostra, le juge se dit que « Libre de choisir » tient ses promesses : « Au début, je recevais des lettres de menaces, aujourd’hui d’encouragements. »
L’année dernière, un important boss mafieux a décidé de collaborer avec la justice après que quatre de ses petits-enfants ont été éloignés de Sicile avec leur mère. Récemment, un autre chef de clan a lui-même signalé son petit-fils au magistrat, après avoir vu qu’il chantait les louanges de Cosa Nostra sur TikTok : « Éloignez-le tout de suite d’ici ! Faites-le partir avec sa mère », a-t-il imploré. À Catane, comme dans d’autres grandes villes siciliennes, les mêmes familles des quartiers déshérités se partagent les activités criminelles et le pouvoir mafieux depuis près de soixante-dix ans.
Échappatoire pour les mères
Dans certaines familles, les enfants sont exposés tout petits au trafic de stupéfiants ou aux extorsions. « Un couple utilisait la poussette de son fils de 3 ans pour cacher des pains de drogue, raconte le juge Di Bella. Leur enfant était un bouclier contre la police. » Dans un autre dossier, les écoutes téléphoniques révèlent que le père coupe la cocaïne sur la table de la cuisine, en plein repas avec ses enfants. « Non, ne mets pas ça à ta bouche ! », entend-on crier la grand-mère au petit dernier de la famille, 2 ans à peine, qui vient de mettre ses doigts dans le tas de poudre.
Les mères, elles, se mettent au service d’une mythologie familiale qui repose souvent sur la figure intouchable du père. Lors d’une visite à domicile, l’avocate Maria Elena Parisi est accueillie dès l’entrée par un immense poster du père, incarcéré au régime dur, représenté à la manière de Scarface. « Beaucoup de ces femmes sont des veuves blanches, explique celle qui est la tutrice d’une dizaine de mineurs de 3 à 16 ans. Enceintes à 13 ou 14 ans, elles épousent Untel, s’occupent des enfants et d’amener des vêtements propres et à manger à leur mari en prison. »
C’est justement grâce aux mères que le projet a pris une autre dimension, d’abord en Calabre et désormais à Catane. Né comme un outil de protection des mineurs, il a permis à des mères d’échapper à leurs vies de recluse. Maria Elena Parisi se rappelle une famille transférée hors de Sicile : quatre enfants, un aîné de 16 ans qui enchaîne les séjours en prison et une mère qui accepte de partir, bien malgré elle, pour n’être pas séparée de ses enfants. Le père, incarcéré au « 41 bis » mais ayant renié son passé mafieux, remue ciel et terre depuis sa cellule pour remettre son aîné sur le droit chemin. Rien n’y fait, « il était trop fier d’être l’héritier de son père », commente sa tutrice, « la surprise est venue de la mère ».
Cette femme, accompagnée dans sa nouvelle vie par le réseau de bénévoles de l’association antimafia Libera, apprend à se servir d’une carte bancaire et savoure une indépendance inédite en traversant l’Italie dans sa petite voiture. « Aujourd’hui, elle est à la tête d’une équipe de quarante ouvrières dans une usine de maroquinerie de luxe, elle a compris qu’elle avait un potentiel auquel personne n’avait jamais prêté attention », retrace Maria Elena Parisi.
Éviter l’instrumentalisation par les parents
À Catane, les parents sont moins fermement opposés au placement des enfants qu’en Calabre. Ils perdent tout ou partie de leur autorité parentale, mais les jeunes restent plus fréquemment dans la région, voire dans leur famille. « Quand il y a les ressources suffisantes pour le faire, on n’éloigne pas le jeune, il n’y a aucune volonté qu’il renie ses racines », précise l’avocate.
Même s’ils continuent de vivre au quotidien avec leur mère, une tante ou une grand-mère, les enfants sont changés d’école, inscrits à des activités sportives ou culturelles, voire à des cours d’italien pour ceux qui ne parlent que sicilien. « J’ai eu des adolescents de 13-14 ans incapables de signer un document, qui ne savaient écrire qu’en majuscules et à peine lire », se souvient-elle.
Un adolescent qui dopait les chevaux avec son père pour organiser des courses clandestines a été inscrit dans un centre d’équitation : « On a essayé de lui montrer ce que voulait dire l’amour pour les animaux, les chevaux pour lui c’était juste un animal à doper, à faire courir puis, quand il mourait, à revendre à une boucherie clandestine pour la viande. »
Ce travail à 360 degrés autour des mineurs catanais est l’un des résultats les plus probants du « modèle Catane », une expérimentation devenue loi régionale fin mai en Sicile. Depuis le tribunal pour enfants, il faut traverser les grandes artères de la ville un petit quart d’heure avant d’arriver face à la tour de bureaux où siège l’Agence sanitaire provinciale (ASP).
« Les mafieux sont des monolithes, d’une certaine manière des fondamentalistes, donc si on ne change pas nos grilles de lecture, nos manières de faire, ça ne marchera pas », prévient Loredana Sucato depuis son bureau du cinquième étage, aux murs décorés de céramiques siciliennes.
Responsable du service social professionnel de l’ASP, Loredana Sucato fait défiler une présentation sur son écran d’ordinateur. Elle clique, clique, puis pointe trois lettres en gros caractères : E.M.I, pour équipe multidisciplinaire intégrée. Cet acronyme est la solution qu’elle a trouvée à l’éparpillement des services sociaux, la vraie nouveauté de ce « modèle Catane ».
Concrètement, une équipe formée par un assistant social, un psychologue et un neuropsychiatre sert de trait d’union entre les familles, le tribunal, les tuteurs et tutrices des mineurs et les dizaines d’interlocuteurs des services sociaux et sanitaires. Pour Catane et sa région, vingt-deux personnes ont été recrutées et formées pendant trois jours avec des pontes universitaires, expert·es en psychisme et habitus mafieux. Autant dire, l’artillerie lourde dans l’une des régions les plus défavorisées d’Italie.
Elles ont la tâche ultra-délicate de mener l’enquête sociale pour évaluer les familles des mineurs. « Ces gens n’ont pas simplement commis des délits, ils ont construit leur identité avec la mafia, ça ne se déconstruit pas en un entretien, explique Loredana Sucato. On se méfie beaucoup de ceux prêts à collaborer avec nous tout de suite, souvent ce sont les familles de mafia les plus importantes et structurées. »
Favoriser le maintien du lien avec les parents, c’est prendre le risque que le programme « Libre de choisir » soit instrumentalisé, que les parents deviennent des chevaux de Troie et ruinent l’opportunité offerte à leurs enfants. C’est arrivé une fois à la tutrice Maria Elena Parisi avec une adolescente envoyée dans un foyer du nord de l’Italie. La localité est tenue secrète, le temps que l’EMI évalue la capacité des parents à intégrer le projet. La mère, assignée à résidence, feint l’adhésion. Mais elle a un plan machiavélique pour faire revenir sa fille coûte que coûte.
Une fois le lieu de placement connu, elle organise en douce des retrouvailles avec le premier amour de sa fille, lui demande de la bombarder d’appels et de déclarations d’amour. Le jeune homme se tatoue même le prénom de la mineure sur le bras. Les équipes de Loredana Sucato découvrent le pot aux roses et organisent une réunion en urgence avec Maria Elena Parisi : le transfert de la mère dans le nord du pays est interrompu.
« Si la fille décide, seule, de rentrer en Sicile pour fonder une famille avec ce garçon, personne n’a le pouvoir de lui dire de faire le contraire, on lui a donné l’opportunité d’une autre vie mais à sa majorité, elle choisit », explique l’avocate. L’adolescente se trouve toujours dans le nord du pays.
Depuis 2012, entre la Calabre et Catane, plus de 200 mineurs et 35 mères ont intégré le projet. Sept mères sont même devenues des collaboratrices de justice. « Si le projet de loi passe et qu’on obtient des financements pérennes, ce sera une déflagration pour les mafias », veut croire Roberto Di Bella.
En mars 2024, « Libre de choisir » a débarqué à Palerme et à Naples, bastions de Cosa Nostra et de la Camorra. Di Bella, lui, reçoit de plus en plus d’invitations hors d’Italie pour présenter son projet : au Japon, en Allemagne où s’est enracinée la ’Ndrangheta, et à la fin du mois de juin à Marseille, pour un colloque organisé par la protection judiciaire de la jeunesse.
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Après la ’Ndrangheta, la lente reconstruction d’Annamaria
Annamaria et ses enfants ont quitté la Calabre il y a près de dix ans pour le nord de l’Italie. Elle est l’une des premières mères à avoir intégré le projet « Libre de choisir » et expérimenté une nouvelle vie, loin de la mafia calabraise.
ordNord de l’Italie.– En reparcourant sa vie, Annamaria* se pardonne d’être tombée follement amoureuse de la mauvaise personne. Elle était jeune, avait quitté sa région pour travailler dans un bar de Reggio de Calabre et n’avait aucune idée du fait que l’homme qui la courtisait était l’un des chefs de clan d’une puissante famille de la ’Ndrangheta. Il était attentionné, protecteur, elle savait vaguement qu’il avait fait un passage en prison – mais qui n’a jamais fait d’erreur dans sa vie ?
Sa première grossesse la catapulte dans un univers dont elle ne sait rien, celui d’une famille où le père est derrière les barreaux pour tentative de meurtre, où l’un des fils a été assassiné à 17 ans lors d’un règlement de comptes entre clans rivaux et où l’autre est en prison. Dans le quartier populaire où Annamaria vit avec son mari et sa belle-mère, leur nom de famille évoque le trafic de cocaïne, les extorsions et « l’association mafieuse », selon l’expression consacrée en Italie. Ce qu’elle ne se pardonne toujours pas, près de vingt ans plus tard, c’est de s’être laissé aspirer à son tour par la malavita.
Le ronron d’un poêle à bois couvre les silences laissés par les sanglots d’Annamaria. Dehors, il fait nuit. Dans cette ville moyenne du nord de l’Italie où elle a recommencé sa vie avec ses fils, l’hiver semble plus long qu’ailleurs avec ses nuages bas, sa pluie fine et sa chape de brume. « La famille mafieuse accapare ta liberté. Tu ne peux plus décider de rien, même pas pour tes enfants. Mon mari décidait de tout, du choix de leur prénom à celui du parrain et de la marraine », raconte-t-elle, encore émue.
Pendant sa grossesse, elle décide d’aller voir son frère. Son mari, assigné à résidence, lui flanque un chaperon. Hors de question qu’elle voyage seule, hors de Calabre, en portant leur enfant : « J’ai dû partir avec mon beau-frère, ils avaient peur que je ne revienne pas. »
« Notre chance a été que mon mari soit arrêté quand mes enfants étaient encore petits, estime Annamaria. Ils n’ont pas eu le temps de comprendre à quelle famille ils appartenaient. » Ses deux garçons sont censés, comme dans chaque famille de la ’Ndrangheta, suivre les traces de leur père. Pour les endurcir, de retour d’une sortie en montagne, il s’amuse à baisser les vitres de la voiture pour que l’air glacial s’engouffre dans l’habitacle et fouette le visage des enfants installés à l’arrière, dans leur siège bébé.
L’arrestation
Quand son mari est incarcéré, la jeune mère peut enfin éduquer ses enfants comme elle le souhaite. Son petit plaisir est de leur offrir des Lego, qu’ils adorent. Pour son premier Noël seule, elle leur offre une voiture de police à construire. « Ne t’avise plus jamais de leur offrir un truc pareil », lui intime son mari lors d’un parloir.
Mais elle est encore éperdument amoureuse et quand il lui demande de devenir sa mandataire à l’extérieur, de réclamer de l’argent en son nom, elle accepte. Le petit manège dure un mois et demi avant qu’elle ne soit arrêtée. Elle est incarcérée pendant vingt-cinq jours : « Un trauma. » En attendant le verdict, elle est assignée à résidence pour s’occuper de ses fils. Convoquée par le tribunal pour enfants de la ville, Annamaria n’a qu’une crainte, qu’on lui retire les siens.
Au tribunal, le juge Roberto Di Bella déplie une lettre vieille de douze ans retrouvée, par hasard, alors qu’il déménageait son bureau, quelques jours plus tôt. Lorsqu’il commence la lecture, le regard dur et sombre de la jeune femme s’embrume. Les mots qu’elle entend ressemblent étrangement à sa vie : « Cette lettre, c’est votre belle-mère qui me l’a écrite. » À l’époque, elle lui avait demandé d’aider son petit dernier à sortir de prison, écrasée par la douleur de ne le voir qu’au parloir. « C’est la vie que vous voulez pour vos fils ? », interroge Roberto Di Bella.
Il lui propose que ses fils intègrent « Libre de choisir », son projet novateur pour permettre aux mineurs qui ont grandi dans des familles mafieuses d’être placés, loin de la Calabre, pour prendre un nouveau départ. « Jamais de la vie, je ne collabore pas », s’emporte-t-elle.
« Ça m’a semblé très bizarre qu’on me tende la main, se souvient aujourd’hui la quadragénaire. Je me demandais ce qu’ils voulaient en échange. » Dans son cas comme dans celui de nombreuses compagnes de boss mafieux, les informations détenues ne sont pas suffisantes pour collaborer avec la justice et intégrer le programme de protection. Parfois, elles ne veulent simplement pas le faire. « Je l’ai revue vingt jours plus tard, en bas du tribunal, se souvient le juge. Quelque chose avait changé dans son regard. » Annamaria veut partir avec ses enfants mais l’implore de ne pas les faire adopter lorsqu’elle devra purger sa peine après sa condamnation définitive.
Une vie dans l’ombre
Son départ se prépare dans le plus grand secret. Le réseau de l’association antimafia Libera lui trouve rapidement un logement dans le nord du pays. Mais comment exfiltrer la famille de ce quartier où la ’Ndrangheta commande et où les murs ont des oreilles ? « Elle vivait encore chez sa belle-mère, arrêtée entre-temps, les services sociaux ne voulaient pas aller chez elle, c’était trop dangereux et elle ne pouvait pas sortir du quartier avec des valises », se souvient le juge Di Bella.
Les mois passent, Annamaria reçoit enfin le coup de fil tant attendu : « Vous partez lundi, on a vos billets d’avion. » Deux voitures banalisées viennent la chercher au petit matin et l’escortent jusqu’à l’aéroport : « La peur ne m’a pas lâchée jusqu’à l’embarquement. »
En plein été, elle débarque dans cette ville à l’autre bout de l’Italie. L’appartement qui lui est réservé n’est pas prêt, elle est logée dans un petit T2 au cinquième étage d’un immeuble sans ascenseur. La chaleur est étouffante, la solitude immense. Ses enfants fondent en larmes régulièrement, elle aussi. Peut-elle seulement encore faire marche arrière ? Elle n’a nulle part où aller et son choix de partir avec ses enfants a potentiellement mis une cible sur sa tête : « Si un jour mon ancienne belle-famille veut se venger, ce sera contre moi qui leur ai retiré les enfants, tu n’as pas le droit de te mettre en travers de la route d’un mafieux, ses enfants sont intouchables. »
Les premières années, elle ne dort pas, a peur d’un bruit de sonnette, de sortir le soir, d’être enlevée en rentrant chez elle ou qu’on lui tire dessus. « Quand tu connais ce milieu, tu sais à quel point il est cruel », explique-t-elle.
Chaque nouveau pas dans cette vie demande une attention extrême, car contrairement aux témoins et collaborateurs de justice qui intègrent le programme de protection de l’État italien, les familles du protocole « Libre de choisir » conservent leur identité. « À une époque où en deux clics tu sais où les gens vivent, on ne se sent pas protégés », regrette-t-elle. Un projet de loi prévoit un changement d’identité à l’avenir. En attendant qu’il soit adopté, il a fallu ruser.
« Les registres d’état civil sont publics, si quelqu’un veut savoir où ils habitent, il trouve en une seconde. Ils ne peuvent donc pas déclarer leur résidence ici mais ça veut dire ne pas pouvoir s’inscrire à l’école, ni au bus qui y amène, ni avoir le permis de conduire. » Accoudée à la table de réunion d’un bureau baigné par une blanche lumière d’hiver, Francesca revient sur les premiers mois d’installation de la famille calabraise.
Tout comme Stefano et Paolo, assis à ses côtés, elle a été le dernier maillon d’une longue chaîne destinée à rendre possible la nouvelle vie d’Annamaria et de ses fils. Ils les ont accompagnés à titre bénévole et citoyen, sans la bannière d’une association. Ils ont d’abord géré le quotidien et les problèmes de bureaucratie.
De nouveaux liens
Au fil des mois, les tracas administratifs ont cédé la place à une autre priorité. « Le plus important est de créer des relations positives et différentes, sans ça, la mémoire des relations très fortes en Calabre risque d’être comme une sirène qui les attire, estime Paolo. On redoutait l’adolescence qui aurait pu les pousser à chercher leurs racines, à renouer avec un niveau de vie beaucoup plus élevé et prestigieux que celui qu’ils ont ici. »
C’est l’un des grands défis du projet : créer des liens forts autour des enfants pour leur proposer une alternative de vie solide, y compris au niveau émotionnel. Car dans les organisations criminelles qui reposent sur des structures familiales, les liens entre les membres de la famille sont extrêmement soudés.
Quand Annamaria a été incarcérée et ses fils placés temporairement en famille d’accueil, Francesca, Stefano, Paolo et les autres les ont accompagnés pour lui rendre visite. Ce sont eux, encore, qui ont organisé des fêtes de Noël, des dîners ou des vacances tous ensemble, mais aussi les appels au père des enfants depuis une ligne sécurisée des services sociaux de la ville, ou les visites en prison pour que les enfants voient leur père sans mettre en danger leur mère.
« C’est devenu une famille, ils ne m’ont jamais laissé seule, on affronte tout ensemble », sourit Annamaria alors que dans la pièce voisine, Francesca aide l’un de ses fils, désormais lycéen, à faire ses devoirs. « Les garçons sont extrêmement reconnaissants du choix qu’a fait leur mère, ils l’estiment beaucoup », confie Stefano. Ces mots-là, Annamaria ne les a jamais entendus de la bouche de ses fils : « Ils n’en parlent jamais, comme s’ils avaient un peu honte et parce qu’ils savent qu’aujourd’hui encore, le passé me fait mal. »
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La bataille contre les mafias se déploie dans les écoles
L’Italie mise sur la sensibilisation des élèves pour lutter contre la criminalité organisée. Depuis l’extrême sud de la Calabre, une association culturelle a imaginé un programme qui a été étudié par plus de 200 000 lycéens en six ans et vient de s’exporter en Allemagne.
eggioReggio de Calabre (Italie).– Au milieu des allées impeccablement entretenues de l’école des élèves carabiniers, des groupes d’adolescent·es sur leur trente et un traînent leurs valises à roulettes à côté de bataillons au garde-à-vous. Ces lycéen·nes, arrivé·es à Reggio de Calabre la veille depuis la Campanie, la Sicile ou d’autres régions du nord de l’Italie, se dirigent vers le grand auditorium, qui bruisse déjà d’impatience et d’excitation.
« Nous voici réunis pour la cérémonie de remise des prix du projet “Libre de choisir – Justice et humanité” », les accueille Bruna Siviglia, sur le devant de la scène en contrebas. C’est le volet culturel du projet « Libre de choisir » qui, dans les tribunaux pour enfants du sud du pays, permet aux mineur·es issu·es de familles appartenant à la criminalité organisée de faire l’expérience d’une vie alternative.
« On vit une réalité assez difficile, en particulier nous, Siciliens et Calabrais, remercie au micro Daniele, un lycéen de Messine. Ce projet contre l’omerta et la criminalité organisée, c’est très important pour nous. » La salle comble l’applaudit chaleureusement, près de mille personnes sont présentes ce matin-là.
La première rencontre de Bruna Siviglia avec les lycéen·nes a eu lieu quelques mois plus tôt, en visioconférence. Emmitouflée dans une doudoune noire, lunettes à l’épaisse monture, la présidente de l’association à l’origine du projet explique derrière son écran : « La justice ne peut pas être seulement répressive, il faut travailler en amont et faire comprendre que le crime organisé n’amène rien de bon, il faut secouer les consciences. »
Derrière la mosaïque d’images pixellisées, des classes entières, des chef·fes d’établissement et parfois des maires de petites communes calabraises sont connecté·es. Pendant une matinée, leurs questions sont posées à l’invité·e du jour, qui varie d’une rencontre à l’autre. Le repenti Luigi Bonaventura leur raconte son passé d’« enfant soldat » au sein d’un clan de la ’Ndrangheta ; la fille d’une femme assassinée par la mafia calabraise témoigne de sa nouvelle vie dans le nord du pays ; des magistrat·es se confient sur leur travail en première ligne contre le crime organisé.
« On a enfin levé un tabou dans les écoles, se réjouit le juge Roberto Di Bella depuis son bureau de Catane, en Sicile, aux persiennes mi-closes, quelques jours après l’événement. Pendant des années, les enseignants n’ont pas parlé de mafia et de ’Ndrangheta pour ne pas heurter la susceptibilité des familles, aujourd’hui on parle d’histoires concrètes en citant les noms et les prénoms des mis en cause. »
L’éducation civique pour changer de récit
En Italie comme ailleurs, les mafias sont un fonds de commerce inépuisable pour des chansons, des clips musicaux, des films ou des séries. L’imaginaire collectif autour du crime organisé est souvent bien plus glamour que la réalité, très loin aussi du quotidien d’une vie dans l’ombre de Cosa Nostra ou de la Camorra.
Pour prendre le contre-pied de ce récit folklorisant, des centaines d’écoles ont intégré le volet culturel « Libre de choisir - Justice et humanité » à leurs cours d’éducation civique. Depuis 2023, la Calabre l’a même inscrit au programme obligatoire des lycées.
Les élèves commencent par étudier le livre de Roberto Di Bella, qui raconte les histoires vraies des familles de la ’Ndrangheta qu’il a vu défiler au cours de ses vingt-cinq ans de carrière en Calabre, puis le film qu’en a tiré la télévision publique italienne. Ils produisent ensuite des courts métrages, des dessins ou des poèmes sur le thème de la criminalité organisée. Les cinq meilleures productions sont récompensées par une bourse d’études de 2 000 euros, remise lors de la cérémonie à l’École des élèves carabiniers.
L’un des gagnants est un adolescent calabrais scolarisé à Siderno. Ses enseignantes ont réussi à se glisser au deuxième rang, juste derrière les magistrat·es, les procureur·es et les huiles de la politique locale, pour ne pas perdre une miette de la remise de prix. « La ’Ndrangheta est très enracinée dans nos territoires et même les gens qui n’en font pas partie ont des comportements d’omerta, ils tournent la tête, font semblant de ne pas voir ce qui se passe : ce sont des comportements qui s’inscrivent dans un contexte mafieux », explique Maria Natalia Iiriti, la proviseure du groupe scolaire Pascoli-Alvaro de Siderno. Dans cette ville de 17 000 habitant·es de la côte ionienne, le conseil municipal a été dissous en 2018 pour infiltration mafieuse et les ramifications du clan local s’étendent jusqu’au Canada.
À une centaine de kilomètres de là, en remontant la côte du sud de la Calabre en direction des Pouilles, la proviseure Isabella Marchio rencontre les mêmes défis. L’établissement qu’elle dirige est situé dans la province de Catanzaro, tout en bas de la botte italienne. Fin 2023, un coup de filet a permis d’arrêter 44 personnes pour association mafieuse dans la toute petite commune d’à peine 2 000 habitant·es où se trouve l’école.
De fait, ses élèves sont toutes et tous exposé·es au climat que fait peser la criminalité organisée sur ces territoires. Selon un rapport publié en 2023 par l’ONG Save the Children, au moins 100 000 enfants italiens vivent dans des communes dont les conseils municipaux ont été dissous pour infiltration mafieuse.
« Ce projet ne doit pas être une vitrine, mais l’occasion de comprendre ce qu’est vraiment la mafia et comment la combattre, souhaite la proviseure lors de l’une des rencontres organisées en ligne. On plante de petites graines de légalité chez nos jeunes, car on veut qu’ils soient libres de construire une société du changement, y compris dans nos territoires difficiles. » Dans son établissement, un psychologue est disponible pour soutenir les élèves, un suivi renforcé a été mis en place pour éviter le décrochage scolaire et des dizaines d’activités autour de la culture de la légalité sont organisées, notamment avec la police locale.
Changer le regard sur l’État
Dans les écoles les plus exposées, lever ce tabou a demandé du temps. « C’est un sujet très sensible », confirme la professeure Morello, référente en éducation civique au sein de l’établissement Pascoli-Alvaro de Siderno, qui participe au projet pour la deuxième fois : « Certains de nos élèves ont peut-être des membres de leur famille ou des voisins impliqués, ce n’est pas évident pour eux d’entendre certains noms ou prénoms. » Pourtant, tient à souligner l’enseignante, ils « se sont tous laissé embarquer avec enthousiasme et ont tous voulu participer au concours ».
Toutes et tous les enseignants rencontrés le disent : ce projet aurait été difficilement concevable il y a dix ans. « Aujourd’hui, c’est possible car il y a une forte collaboration entre l’école et les institutions, donc les familles commencent à comprendre que l’État est un ami, qu’il peut faire beaucoup dans la formation des jeunes et qu’il n’est pas juste là pour demander des impôts ou donner des amendes », explique la référente en éducation civique calabraise.
« Leur montrer que l’État n’est pas un ennemi », c’est précisément ce qui avait convaincu Bruna Siviglia de pousser les portes des foyers et des prisons pour mineurs, en 2017, lorsque le projet n’en était qu’à ses balbutiements, pour leur faire lire le livre du juge Roberto Di Bella. La présidente de l’association se souvient d’un adolescent, rencontré en prison grâce au projet culturel. Au milieu du petit groupe formé ce jour-là pour discuter du livre et du film, il se lève, les larmes aux yeux, et demande à parler.
« En voyant le film, j’ai compris ce que j’avais fait, confesse-t-il. Mon père est en prison et j’ai essayé de tuer ma mère parce qu’elle voulait refaire sa vie avec un autre homme. » « Cet adolescent devait sauver l’honneur de sa famille, car selon la mentalité du père, ce que faisait son ancienne compagne était un déshonneur, raconte Bruna Siviglia. Tout le monde s’est mis à pleurer en entendant son histoire. »
Si le livre et le film ont réussi à secouer ces jeunes déjà endurcis par leurs peines de prison, alors il faut les utiliser pour faire de la prévention dans les écoles, se promet la présidente de l’association. En six ans, près de 200 000 élèves ont participé au projet et, parmi eux, certains ont ensuite demandé de l’aide à la justice italienne. Cette année, le projet s’est exporté hors des frontières italiennes. Soixante-dix écoles allemandes de la région de Stuttgart, où la mafia calabraise a pris racine depuis des dizaines d’années, y participent désormais et ont inscrit le livre au programme du bac pour les cinq prochaines années.