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Les zombies du kush : reportage dans le berceau de ce fléau ouest-africain

En Afrique de l’Ouest, le kush fait aujourd’hui des ravages. Cette drogue hautement addictive a déjà causé la mort de plusieurs milliers de personnes, de Freetown à Dakar, sans qu’un bilan sûr ait pu être dressé. Reportage en Sierra Leone, où l’hécatombe a débuté.

Les uns après les autres, ils sortent de leurs réduits de tôles et de bâches, corps chancelants, les yeux vitreux. Les t-shirts déchirés révèlent des peaux poudrées de crasse. Certains ont les membres zébrés de plaies purulentes. L’un s’effondre sur lui-même, puis se relève doucement, écume aux commissures. L’autre titube, la main sur le crâne, les pieds dans la boue de la rue. Petit à petit, ils forment un groupe vacillant, une masse silencieuse. Une commerçante de manioc plie son étal et referme sa porte. Le ferrailleur, jouant de la scie circulaire, suspend sa gerbe d’étincelles. Dans la ville de Kambia, à la frontière entre la Sierra Leone et la Guinée, chacun sait qu’il ne faut pas perturber la transe des « zombies de Black Street ».

Deux yeux s’allument dans l’ombre d’une tente, au pied du grand kapokier. Aladji, 26 ans, tire une latte sur un joint taille allumette, puis s’ébroue dans la fumée, avant de le transmettre à son voisin. Cela fait deux ans qu’il est à la rue, sans travail. « J’ai été capturé par le kush, maintenant je suis son prisonnier », lâche-t-il dans un frisson béat. Il y a tout juste un an, la nuit du 4 avril 2024, accroché à son pupitre, le président Julius Maada Bio déclarait d’un ton solennel l’état d’urgence nationale face aux « conséquences destructrices de cette drogue sur les fondements mêmes de notre pays : nos jeunes ». La Sierra Leone venait d’enterrer sa 2 000e victime liée à la consommation de ce stupéfiant synthétique. Ou était-ce la 3 000e ? Personne ne le sait.

« L’économie va mal, alors on fume pour oublier »

Ni le gouvernement ni les ONG n’ont jamais été en mesure d’émettre une statistique assurée sur le nombre de « kushmen » décédés. Les rapports les plus précis évoquent « des milliers de décès ». En 2022, chaque matin, aux abords des bidonvilles de Freetown, la capitale, une camionnette des services mortuaires récupérait les cadavres anonymes des victimes de la nuit, traînés jusqu’à la route par leurs camarades de défonce. Rapidement débordées, les morgues avaient dû organiser des crémations de groupe. Dans les hôpitaux de la capitale, la fréquentation avait dépassé de 2 000 % la capacité du système de santé sierra-léonais. Ce nouveau fléau réveillait partout dans le pays le souvenir d’Ebola et de ses 4 000 morts survenues entre 2014 et 2015. Aujourd’hui, le kush a probablement dépassé cette hécatombe.

Dans le bidonville de Black Street, au cœur de Kambia, Aladji a réchappé au virus hémorragique, mais ne sait pas s’il survivra au kush. Cela fait plus d’un an qu’il est tombé dedans. Il se rappelle avoir entendu la déclaration d’état d’urgence du président à la radio en avril 2024, accueillie dans un mépris généralisé. Personne n’en a vu les effets. « Si on est ici, c’est parce qu’il n’y a pas de travail, aucun soutien de qui que ce soit, surtout pas du gouvernement. On était des chauffeurs, des charpentiers, des métallurgistes, des étudiants », dit-il, pointant les têtes hirsutes venues s’agglutiner autour de lui. « On a tous perdu notre job. L’économie va mal, alors on fume pour oublier. »

À ses côtés, Ismail acquiesce, les yeux encore embués par la « descente ». Élève brillant, il espère reprendre ses études de comptabilité à l’université, stoppées nettes par l’augmentation des frais de scolarité, qui ont largement dépassé le montant de sa bourse. Alors, il a commencé à traîner. Il fumait un joint de temps en temps, des amis l’ont introduit au kush. Une seule taffe l’a rendu accroc. « Quand tu fumes, tu es comme suspendu au-dessus de tes problèmes. Tu n’as plus faim. À 25 centimes le gramme, c’est moins cher que de manger. » Il a perdu vingt kilos. Ne se lave plus. Sa famille l’a rejeté. Il dort sous une bâche. « Nous sommes le futur de cette nation et regarde où l’on est. » Il désigne à ses pieds une flaque de boue.

Avec une inflation à 47 % et un chômage atteignant 70 % des jeunes Sierra-Léonais, ces derniers sont réduits à un choix : dealer ou migrer. À la sortie du bidonville de Black Street, sur le parking de Junction, les deux ambitions s’exposent comme une évidence. Tandis que les plus musclés servent de débardeurs, déchargeant, telle une armée de fourmis laborieuses, les ballots de patates douces et les cargaisons de tongs en plastique arrivés par camions de la Guinée voisine, les plus téméraires chargent les migrants pour l’aventure européenne. À bord de leurs camionnettes cabossées, ils s’engagent sur la N4, la route nationale qui enjambe le fleuve Grande Scarcie, dernier pont avant la frontière.

Ceux qui échouent face à la vigilance des douaniers ou se font attraper sur l’une des centaines de « bush roads », ces chemins de contrebande qui parcourent les forêts avoisinantes, retournent à la case départ. Ne leur reste que la seconde option : le kush. Une maison à colonnades de trois étages, d’où pulse de l’afrobeat nigérian, domine le parking de Junction. « C’est ici que les trafiquants fabriquent la drogue. Ils allument la musique lorsqu’ils travaillent », souffle Osman Turay. Dread en épis et baskets délacées, cet ancien dealer de kush assure connaître la recette. « Ils mettent du chloroforme, de la poudre d’os humains et du liquide d’embaumement dans le mélange, puis en aspergent des plantes. » Une concoction qui « zombifie » son consommateur.

Camisole chimique

La réalité est moins extravagante, mais plus mortelle. Selon les analyses en laboratoire menées en 2024 par l’ONG Global Initiative Against Transnational Organized Crime et l’institut néerlandais Clingendael, le kush contient deux ingrédients psychoactifs principaux : les nitazènes, de puissants opioïdes synthétiques qui se répandent dans le monde depuis fin 2022, et le MDMB-4en-PINACA, un cannabinoïde synthétique découvert en 2017. Cette solution chimique est ensuite aspergée sur des plantes, souvent des feuilles de guimauve sauvage, qui sont ensuite réduites en poudre puis fumées comme un joint. Le résultat est un opioïde jusqu’à 25 fois plus puissant que le fentanyl.

Osman Turay a échappé à cette camisole chimique « grâce à Dieu et à la musique ». Il s’est renommé « God Number One » et a produit un tube reggae, Say No To Kush, qu’il joue chaque soir dans les clubs de la ville. Des séquelles subsistent sous forme de céphalées brutales, d’une mémoire fuyante et d’un débit traînant. Lui est tombé dedans après le traumatisme d’une migration qui a échoué dans les geôles libyennes des trafiquants d’êtres humains. « Les soirs, nous entendions les cris des femmes violées. Nous ne mangions presque rien. Je me brossais les dents avec mes cheveux. » Sur son groupe de huit migrants, cinq sont morts. Au retour à Kambia, sa mère aussi était décédée. Le kush est apparu comme seule échappatoire.

Après son sevrage, il a élu domicile dans la petite maison jaune d’une de ses amies, Mariam Bondo, située à 800 mètres de Junction, dans le dernier lotissement avant le pont de la Grande Scarcie. Le salon a été transformé en quartier général d’ONG. Les canapés ont laissé place à des bureaux où trônent ordinateurs et banderoles militantes. Avec Mariam, survivante, elle aussi, d’une traite humaine l’ayant conduite au Moyen-Orient, ils ont décidé de lutter contre cette double peine qui fait des migrants échoués des proies pour les trafiquants de kush, ces prédateurs qui transforment les « revenants » en « zombies ».

Ils n’ont pas eu besoin d’aller bien loin pour secourir leur première victime. Un soir, au crépuscule, un cri a retenti dans les buissons de l’autre côté de la Nationale 4, qui borde la petite maison jaune. Mariam et Osman se sont précipités dans le sous-bois, où ils ont découvert Ibrahim, douze ans, allongé derrière un arbre, le pantalon aux chevilles et le corps griffé jusqu’au sang. Un homme avait tenté de le violer. Ils ont porté le jeune adolescent à l’hôpital où, après des tests, les médecins lui ont diagnostiqué la tuberculose. Une maladie contractée en fumant avec les kushmen de Black Street.

Ibrahim a arrêté le kush, jure-t-il. Mais son corps d’enfant porte encore les marques d’une consommation récente. Ses paupières violettes se referment sur des yeux gonflés de vide. La bouche pâteuse laisse apparaître des bulles de salive. Ses bras maigres flottent dans son t-shirt. Il porte des claquettes, seules chaussures tolérées par ses pieds boursouflés d’œdèmes. En soulevant les jambes de son jean, il révèle des plaies purulentes. « Ce sont les symptômes mortels que provoquent ces produits chimiques. Les cheveux tombent, les plaies ne cicatrisent pas, le système immunitaire faiblit et les organes souffrent de multiples défaillances », explique le docteur Ansu Konneh, directeur de la santé mentale au ministère de la Protection sociale.

L’épidémie de Mister OM

Lui était là au début de l’épidémie, lorsqu’il a fallu ouvrir le premier centre de traitement d’urgence, dans la base militaire d’Hastings, comme si le pays faisait face à une invasion armée. « Le système de soin a rapidement été saturé, les hôpitaux refusaient les patients, les gens mouraient dans la rue. » La situation rappelait les années de guerre civile, les coups de feu en moins. Le gouvernement a mis en place une task force pour répondre à la crise, basée sur cinq piliers : sensibilisation, engagement, soin, réhabilitation et réintégration. Une réponse holistique pleine de bonne volonté, mais grevée par le manque de moyens. « À Freetown, nous n’avons que 52 places de réhabilitation et 2 000 personnes sur liste d’attente, c’est intenable », renchérit le docteur Koneh. Pendant ce temps-là, les composés chimiques du kush continuent d’affluer par conteneurs dans le port de la capitale.

Comment en est-on arrivé là ? Selon le rapport de Global Initiative, tout est parti d’un caïd, surnommé Mister OM. Un Nigérian expulsé du Royaume-Uni qui a commencé à importer en Sierra Leone des lots de cannabinoïdes synthétiques préfabriqués sous le nom de K2, dès 2017. Sur place, il s’était lié avec un certain Silver, un intermédiaire qui dirigeait une équipe de revendeurs et de distributeurs. Le faible prix de cette nouvelle drogue et sa composition hautement addictive ont contribué à une escalade rapide de la consommation, dépassant la vente de cannabis. Il a fallu attendre 2020 pour que le marché explose dans le pays, du fait d’un double phénomène : la mise en place d’un nouveau réseau de trafiquants en cannabinoïdes synthétiques, nommé Groupe 2, connecté à de puissants politiciens locaux ; et le développement de laboratoires clandestins permettant la synthèse locale du kush.

C’est par la fragmentation du marché et la mise en concurrence des producteurs – et donc des recettes – que les nitazènes, une classe d’opioïdes jusqu’à des centaines de fois plus puissants que la morphine, ont été injectés dans le kush. De Freetown, « l’herbe zombie » s’est diffusée dans tout le pays, empruntant différents noms en fonction des lieux ou des recettes, du « boom » de Makeni au « djagaban » de Kambia. S’appuyant sur le désœuvrement d’une jeunesse laissée pour compte par la crise économique, elle a fourni un réconfort ou un métier à ceux qui en étaient privés.

Avec son voile qui lui ceint le visage et sa tunique couvrant poignets et chevilles, Salima ressemble d’ailleurs à n’importe quelle musulmane pieuse. Sauf que sous son hijab, la vingtenaire vend du kush aux toxicomanes de Kambia. Quelle meilleure couverture que la sienne ? Elle passe tous les checkpoints. Les policiers se laissent abuser par son sourire de jeune femme bien dans ses baskets, son pas léger et son anglais d’étudiante appliquée. « J’appelle les grossistes et ils me remettent la drogue à vendre pour la semaine. Je prends 20 % sur les doses », assure Salima. Elle n’en a jamais fumé.

« Le kush, c’est une des seules façons de vivre ici, il y a trop de chômage et de problèmes économiques. » Elle aussi a tenté la migration vers l’Égypte. Mais sa famille d’accueil a confisqué son passeport. Elle n’a pu revenir à Kambia que quatre ans plus tard, avec 20 dollars en poche et un enfant à nourrir. « Donc je vends du kush pour financer mes études en santé publique », dit-elle, le plus simplement du monde. Son rêve de devenir infirmière nécessite d’économiser 50 millions de leones (2 000 euros) pour ses frais de scolarité. Si elle s’en tire bien, « dans quelques mois, ce sera fait ».

En attendant, elle continue de parcourir la Nationale 4, de Junction à la frontière guinéenne. Les camionneurs lui prennent parfois une dose, de quoi planer une nuit, avant de reprendre la route. La menace se diffuse maintenant hors des villes. Dans le village de Salima, un jeune a fait une overdose de kush. Depuis, ses parents la supplient : « Arrête de vendre la mort ! » Elle replace son voile. « Ça les atteint, je comprends. » Le gouvernement a rehaussé les peines suite à l’état d’urgence, menaçant les dealers de douze ans de prison ferme. Ca ne dissuade pas pour autant. Avec l’inflation, la concurrence est devenue plus rude. À Kambia, de plus en plus de gens s’improvisent dealer pour boucler les fins de mois, ça agace Salima. La concurrence implique de prendre plus de risques, de vendre plus, à plus de monde. Sauf – règle immuable – « aux enfants ».

Le mystérieux « Omar Sheriff »

À côté d’elle, Ibrahim, le jeune adolescent retrouvé derrière la maison jaune, sirote son soda sous le regard bienveillant de Mariam. Les stigmates de la drogue l’ont exclu de l’école. Sa mère est morte en migration, son père est absent et son frère a fait une overdose. Alors, il traîne le long de la Nationale 4, s’arrêtant parfois chez Mariam pour se reposer. Quand elle a quelques économies, elle lui achète ses médicaments pour traiter la tuberculose. Il presse sa tête contre elle dans un geste enfantin. Il espère retourner à l’école. Faire des études pour devenir « banquier ou politicien ». Car ce sont eux qui « ont de l’argent », il l’a vu à la télé.

Le matin du 4 avril 2024, quelques heures avant que le président Bio ne déclare l’état d’urgence sanitaire à la télévision nationale, assurant d’un ton martial qu’« il n’y aura pas de vaches sacrées » et que « toute personne arrêtée pour l’expédition, la production et le commerce illicite de composants chimiques et de drogues synthétiques finales [sera] jugée avec tout le poids de la loi », la police prenait d’assaut une résidence dans un quartier cossu de la capitale. Celle de la nièce du président, Admire Bio Jalloh, et de son mari, Dauda Jalloh, soupçonnés par les forces de l’ordre de diriger le Groupe 2, le réseau de trafiquants à l’origine de la démultiplication du marché local du kush. La police n’a rien trouvé permettant d’inculper la nièce et son mari. Selon des témoins, le couple aurait été averti.

Quelques mois plus tard, le 1er janvier 2025, la famille présidentielle célébrait la nouvelle année lors d’un office religieux à Freetown. Aux côtés du président Bio, sa fille Fatima Maada Bio était accompagnée de son nouveau petit ami. Un jeune homme blanc de 33 ans, barbe de trois jours et coupe au carré, surnommé « Omar Sheriff » en Sierra Leone, mais connu par Europol comme Jos Leijdekkers, citoyen néerlandais et l’une des plus importantes figures du trafic mondial de cocaïne, condamné par contumace à vingt-quatre ans de prison aux Pays-Bas pour la torture et le meurtre de sa rivale, Naima Jillal, ainsi que pour le transport de six cargaisons de cocaïne colombienne – qui lui ont rapporté entre 70 et 140 millions d’euros.

Après son identification sur les photos de la fille du président, l’inspecteur général de la police sierra-léonaise a lancé une chasse à l’homme dans tout le pays, sans succès. À Kambia, aucun trace du fugitif néerlandais, ni du président ou de sa famille. Ils ne viennent jamais ici. « Pourquoi s’intéresser à eux, alors qu’ils ne s’intéressent pas à nous ? » lâche Ismail, toujours les pieds dans sa flaque de boue. Un de ses frères de kush lui passe le joint. Depuis le parking, loin derrière eux, l’afrobeat pulse à nouveau par les fenêtres de la maison à colonnades.