Sur les traces d’une nouvelle langue des signes
Ce matin-là, le soleil dévorait la toiture en tôle de la petite maison faite de ciment et de sable granuleux. Husseina s’était levée aux aurores pour préparer le thé, faire sa toilette et passer une robe propre.
Les premières heures de ce vendredi s’étaient écoulées normalement. Les chèvres paissaient à la recherche de vieux cartons à chiquer dehors ; les enfants jouaient aux billes dans la cour.
Entre les dunes rocailleuses du désert, on a entendu s’élever au loin la voix d’un muezzin qui grésillait dans un haut-parleur de mauvaise facture. Salah a couru dans les jupes de sa mère, ses grands yeux
écarquillés, ses bras menus moulinant dans le vide, ses petites paumes cognant sur ses oreilles.
« Il entend! Il entend l’appel à la prière ! C’est un miracle ! » s’est exclamée la maman. Autour de l’enfant, les vieilles femmes du village, les cousines et les tantes se sont agglutinées.
« Il a dit que ça bourdonnait ! » On a crié des mots, frappé dans ses mains, tapé sur des plats en métal avec des cuillères. Un fracas de tous les diables... Mais plus rien. Alors, on a rappelé les hommes du village partis prier, chargé le petit dans un pick-up et roulé à toute vitesse vers le cabinet d’un médecin à Dahab, la bourgade la plus proche. Dans la petite officine de garde, un docteur, son assistante, les parents et quelques voisines curieuses se sont penchés sur le conduit auditif de l’enfant.
«Apportez-moi une pince et un plateau ! » Le médecin a trifouillé dans la tête du gosse, qui geignait
de trouille. Du bout de deux baguettes en métal, l’homme en blouse a extirpé un gros insecte enrobé de cérumen qu’il a déposé sur la table, les pattes recourbées sur l’abdomen et les antennes poisseuses – comme momifié. Pas de miracle aujourd’hui. «Ça fera 200 guineh. » Une tante a maugréé dans son niqab, la mère a poussé un soupir de déception, le père a lancé un geste sec de la main près de son oreille pour
dire : « C’est fini ! » On a remis tout le monde dans l’Isuzu blanche et on est rentrés, la gueule un peu défaite, penauds mais pas abattus. Ce n’est pas tant l’idée que Salah recouvre l’ouïe qui les enchantait, plutôt celle que Dieu ait pensé à eux.
«C’est comme ça, c’est la volonté d’Allah », a glissé Husseina. Mohamed, le papa, a secoué ses épaules trapues mais n’a rien dit. Il est sourd, lui aussi.
Depuis lors, le divin n’a plus vraiment essayé de murmurer à l’oreille de personne. Pas chez les Abu Garab en tout cas. Dans ce foyer de huit têtes, le chef de famille et quatre des six enfants sont sourds : Mohamed le père, Faraj-Allah, Ahmed et Salah, trois des fils, et Aïcha, la benjamine. Husseina la mère, Khadidja l’aînée des filles et Youssef le dernier garçon, eux, entendent et s’expriment normalement.
« ‘adi ! » lance l’adolescente, amusée que cela puisse étonner. À Safah, petit village maussade planté dans le fond du désert, sur la cinquantaine d’âmes, environ un tiers des adultes sont sourds et plus de la moitié des enfants. Mais on ne cesse de répéter "'adi !", c'est normal. À défaut d’être habituelle, cette concentration de cas de surdité trouve une explication parfaitement rationnelle. Car s’il n’y a pas de miracle possible, il n’y a pas non plus de malédiction. En cause, l’autozygotie – un terme complexe qui désigne les personnes dont les gènes n’ont pas été assez diversifiés au fil des générations, des individus apparentés, affectés par des maladies et des handicaps héréditaires. En Égypte, le taux de consanguinité est estimé à 31 %: un chiffre déjà élevé – l’un des plus importants au monde – qui explose quand on se dirige vers le Sinaï pour atteindre jusqu’à 100 % dans certains territoires. À Safah comme dans de nombreux villages bédouins de la péninsule, le gène de la surdité se transmet et se renforce depuis des décennies par endogamie, particulièrement chez les Muzeina, l’une des tribus les plus puissantes. Pour ainsi dire: on y naît sourd de père en fils.
Pur-sang
Mohamed est assis en tailleur et gratte avec son ongle les plis d’une couverture moelleuse à grosses fleurs. Il est pensif. De la poussière tourbillonne dans un rai de lumière qui pénètre le salon familial des Abu Garab: des murs nus coiffés d’une tôle et des tapis jetés à même les gravillons, disposés autour d’un bac de cendres vives où bout du thé. Depuis l’échappée belle de ce vendredi matin chez le médecin, quelques années ont passé. Le chef de famille approche désormais de la quarantaine. C’est un homme imposant, avec des mains puissantes et le regard tendre.
« Je suis né et j’ai grandi ici. Je n’ai jamais été très loin. Quand j’ai eu 20 ans, j’ai choisi de me marier avec Husseina. C’est la fille de mon oncle, raconte-t-il. Je l’aimais bien... » Un mariage facile. Arrangé, mais pas forcé. Comme c’est la tradition. Chez les Bédouins du Sinaï, les noces répondent à des coutumes strictes et ancestrales. Pour protéger le noyau tribal et conserver les biens ainsi que la pureté du sang, le jeune homme est généralement libre de désigner la future épouse qui lui plaît, mais à une condition: elle doit être issue non seulement de la tribu, mais également du clan – le même cercle familial que lui. Tout naturellement, les unions se font alors entre cousins et les gènes s’entremêlent : « Le
sang, chez les Bédouins, c’est le plus important, il ne doit pas se mélanger. Plus tu es proche de la femme que tu choisis, mieux c’est », signe Mohamed.
Dans sa famille, le silence était déjà répandu. Avant sa naissance et celle de son frère, son grand-père et son oncle étaient sourds. Il le savait et Husseina aussi : comme toutes les familles ici, ils auraient des enfants comme lui.
Il raconte son histoire à la seule force des mains : elles s’entrechoquent, tourbillonnent près de son visage, attrapent l’air, empoignent des morceaux de vêtements. Parfois, un claquement de langue aigu ou un grondement guttural puisé dans le fond de la poitrine viennent ponctuer son récit. À ses côtés, sa femme devient interprète. Cette scène n’a rien d’inhabituel. La surdité s’est tellement propagée dans la région que tout le monde maîtrise la langue des signes, et il est fréquent que les entendants s’improvisent traducteurs pour permettre aux sourds de la communauté de s’adresser à un médecin, un commerçant, un policier... et plus rarement, une journaliste. Une drôle de langue, aussi mystérieuse qu’intuitive, qui raconte un peuple
historiquement isolé, débrouillard et empreint de solidarité.
Nouvelles langues
« Lokha torsh », fait claquer Husseina dans sa bouche, les yeux mi-plissés, avec un air satisfait :
« C’est ici qu’elle a été inventée, dit-elle. Comment je l’ai apprise ? Je ne sais pas, c’est comme si tu me demandais comment j’ai appris à parler ! C’est ma langue maternelle, comme le dialecte bédouin. »
Pendant longtemps, les anciens du village – on les appelle les « goded » – tenaient ce rôle de précepteurs de la lokha torsh, dans la pure tradition bédouine de la transmission orale. Ils réunissaient les enfants autour d’un feu ou les emmenaient avec le bétail en montagne pour leur conter des histoires et leur léguer les fondamentaux de leur héritage en signant. Quand les vieillards sont morts, l’apprentissage de la langue est devenu plus informel, pour s’instiller dans le quotidien, au sein des foyers. D’où vient-elle ? Continue-t-elle d’évoluer ? Pourrait-elle prendre le pas sur la communication orale ? Personne ne le sait car aucun anthropologue ni linguiste ne s’est encore penché dessus. Les habitants du Sinaï racontent que l’on retrouverait sa mention la plus ancienne dans des carnets de voyage, vieux de près de trois cents ans ; mais personne n’a jamais eu ces récits entre les mains, pas même les moines du monastère de Sainte-Catherine, qui renferme l’une des collections les plus confidentielles de manuscrits, palimpsestes et grimoires du monde. En vérité, l’existence de cette langue était, semble-t-il même, méconnue de la communauté scientifique avant que je n’appelle Wendy Sandler, professeure émérite de
linguistique et directrice du Laboratoire de recherche de langue des signes à l’université de Haïfa, en Israël. Cette spécialiste a consacré trente ans de sa vie à étudier la sémantique de la parole gestuelle. Phénomène très rare, elle a aussi observé l’émergence d’une autre langue des signes, non loin du Sinaï, dans le désert de Néguev, que ses collègues et elle ont baptisée l’« absl » : l’Al-Sayyid Bedouin Sign Language.
Dans le petit carré vidéo qui apparaît sur l’écran de mon ordinateur, l’image se gèle,
mais on devine la chercheuse extatique :
«C’est for-mi-...dable une telle décou-...verte ! »
La connexion se perd puis revient, meilleure :
«Il faut absolument lancer une recherche sur place, tenter de comprendre comment ce langage est né ! Mais ça va certainement impliquer des années d’études de terrain... »
L’universitaire est enthousiaste mais prudente. N’ayant pas travaillé sur le même territoire ni au sein de la
même société, elle se refuse à analyser une langue dont elle ne sait rien. Elle rappelle
qu’il est difficile de calquer un schéma linguistique sur un autre, même dans une
géographie proche : « Les langues, quelles qu’elles soient, sont un phénomène culturel, donc d’un groupe à l’autre, elles varient. Rien n’indique que l’absl pourrait ressembler à cette langue dont tu parles, et c’est d’ailleurs très peu probable dans la mesure où les deux communautés n’ont pas de contact étroit ni régulier entre elles. »
Nous confrontons cette supposition à un test rudimentaire – rien de scientifique,
juste par curiosité – en comparant plusieurs symboles simples employés dans le
quotidien des deux tribus voisines. Certes, certains sont semblables puisqu’ils sont
iconiques, mais ils connaissent des variations très importantes dans l’exécution. D’autres n’ont rien à voir. « Le cerveau humain est aussi bien programmé pour la langue parlée que pour la langue des signes, indique Wendy Sandler, mais il faut qu’il ait un système social lui permettant de développer cette compétence. Or, contrairement à ce qu’on pourrait croire, les Bédouins sont beaucoup moins isolés que d’autres populations car ils vivent en petits groupes : ça en fait un espace fantastique pour l’émergence de nouvelles langues. »
Les loups dorés
Au fil de mes séjours au village, je perce petit à petit les secrets de leur silence. Des
pulpes de doigts qui tournent et se pressent entre elles pour suggérer un citron, un
geste vif des deux poignets vers l’avant pour évoquer le pain, dans un mouvement
qui rappelle la façon dont on le jette dans le sable cendré pour le cuire, un plat de
main qui vient barrer la joue pour désigner l’homme – a priori barbu –, un poing qui
se ferme sur le front pour signifier la femme et le voile qui recouvre son visage...
On se regarde en chiens de faïence avec une curiosité non dissimulée. « Pourquoi ça
t’intéresse comme ça ? » La mère de famille me scrute, les yeux inquisiteurs. Son
long hijab violet plaqué sur sa bouche ne laisse découvrir que deux billes noires et
échapper un grand nez. Un petit portable sonne. La musique stridente ne perturbe
pas son mari, près d’elle, qui s’affaire à gonfler des ballons de baudruche pour les enfants. De petites paluches exaltées agrippent le papa par le bras : «Ton téléphone ! » L’homme décroche et, sans même porter l’appareil à son oreille, le tend à sa femme. « Ahhhhh, ahhhhh, fait-elle en agitant les bras en direction de son époux. Tamam ! (« C’est d’accord », ndlr) À demain ! » Elle raccroche. « C’était Brahim, tu pars en randonnée avec des touristes américains. » Mohamed la questionne en recourbant ses doigts puis en les étirant vers le soleil qui est en train de tomber en morceaux sur la vallée. « Oui, vous allez au Canyon coloré », acquiesce Husseina en répliquant du poignet et d’un coup de menton. Sur les visages, un
mélange d’excitation et de contrariété passe comme un nuage : le lendemain soir commencera la nuit du doute, celle qui précède l’entrée dans le mois du ramadan. Mohamed ne sera pas là, son épouse restera seule avec les petits. « C’est bien, dit-elle, le travail, c’est toujours une bonne nouvelle, mais c’est vrai que ça va être un peu triste, mes deux grands garçons sont aussi partis. »
Les choses se passent toujours comme ça : pour s’assurer que les patriarches sourds puissent subvenir aux besoins de leur famille, la communauté s’organise pour former des binômes de travail. Ainsi, entendants et malentendants font toujours équipe lorsqu’une opportunité se présente : pour servir de guides ou de porteurs lors des treks en montagne avec les vacanciers venus du Caire, de Tel-Aviv ou de
Moscou, mais également pour les sorties de pêche en mer, les travaux d’agriculture
et les commerces divers.
Au petit matin, on rassemble les affaires : une paire de sandales à bonne semelle, des couvertures polaires, un tapis tressé, un bonnet en laine, un bidon d’eau... Et voilà déjà le pick-up qui arrive en trombe devant la maison familiale. Mohamed lève une main en l’air pour saluer le groupe d’étrangers. « Hiiiiii ! » Il acquiesce d’un sourire, charge ses affaires sur le toit et grimpe à l’avant du véhicule à côté de son
coéquipier. La cohésion sociale est un aspect très important de la vie des tribus bédouines. Ce sentiment d’appartenance à un groupe – ‘aṣabiyyah en arabe – a été longuement étudié par l’un des précurseurs de la sociologie moderne au XIVe siècle,le philosophe Ibn Khaldoun. Dans l’usage courant, le mot englobe la solidarité, la survie de la famille et le tribalisme. « On s’élève ensemble, on tombe ensemble », résumait l’écrivain dans Le Livre des exemples. Face à l’adversité du désert, seuls les groupes unis peuvent s’en sortir. « Toute la culture bédouine est basée sur la résilience et l’adaptabilité aux contraintes extérieures », rappelle l’anthropologue Matthew Sparks, qui travaille sur les échanges entre tribus dans la péninsule arabique. Les Bédouins du Sinaï sont d’ailleurs surnommés « les loups dorés » (salawa) : des animaux sauvages qui élèvent leur portée en meute, mi-chiens, mi-chacals, mangeurs de petits fruits et
de gibier opportun, capables de survivre aux grandes sécheresses des plaines et à la fureur pluvieuse des hauts sommets. Les Bédouins sont très fiers de cette appellation. « On est comme ça », approuve Husseina, « on partage le sang, on partage tout. » Dans la petite cour en gravier, elle berce, lasse, un gros bidon de lait pour en faire du fromage.
La nuit du doute
À plusieurs heures de marche du village, dans un petit jardin fruitier, son mari dépose quelques sacs de couchage, un gros bidon d’eau minérale, quelques tomates et une théière en métal. Le groupe s’arrêtera là ce soir. À l’abri du vent, sur un sol terreux et un peu frais, mais plat pour les campeurs. Depuis ce matin, ils caquettent et forment autour de Mohamed une horde bruyante qu’il n’entend pas. Brahim, son binôme, leur raconte comment se repérer en suivant les étoiles qui commencent à piquer le noir de la nuit. En anglais, mais cela aurait tout aussi bien pu être en hébreu ou en russe : « Nous parlons tous plusieurs langues couramment, trois, quatre, cinq, ça dépend ! sourit le guide. La lokha torsh, c’est en plus, je ne la compte même pas ! » La tribu des Muzeina, réputée pour être la plus ouverte sur le monde, s’est fait une place dans le paysage touristique grâce à ses talents de polyglottes.
Un peu en contrebas, Mohamed s’affaire à ramasser des brindilles sèches pour le feu. « Comment on dit merci ? » demandé-je. Il fait un signe de visière sur le côté du front et balance sa main vers l’avant. « Je suis plus limité qu’un Bédouin normal, reconnaît-il, je ne peux pas être guide. Je travaille soit comme chauffeur, soit comme cuisinier. Et je suis toujours accompagné puisque je ne peux pas parler. »
À 100 kilomètres de son campement de fortune, aux portes du village, son fils aîné s’apprête à surprendre sa mère. Faraj-Allah a 21 ans. Il rêve de liberté, de baisers volés et de courses de chameaux. Mais ce soir, il est venu passer la nuit du doute avec elle pour qu’elle ne reste pas seule. Il est apparu à l’heure bleue, accompagné de son frère et de trois copains. Il y a quelques mois, c’était un adolescent à peine pubère ; aujourd’hui, ses biceps se dessinent sous sa gallabeyah couleur sable. Derrière ses longs cils, une indicible lueur d’enfance et d’immortalité. Il revient des champs de fleurs. Celles que l’on récolte, vend et becte pour aller mieux. Celles qui rapportent des sous sales et des soucis. Dans le ciel, un croissant blanc vient de se décrocher.
« Ramadan Kareem ! » crient quelques enfants surexcités pour annoncer l’entrée dans le mois sain. Husseina rassemble de petits godets transparents et des biscuits. Dans la pénombre, elle regarde les jeunes discuter. Tels des ombres chinoises, ils sont engagés dans une conversation passionnée : sur les filles, sur la récolte en cours, sur une patrouille de police repérée plus tôt dans la journée. Pourtant, le silence est presque total. Quelques rires étouffés, des syllabes soufflées, et le reste de l’histoire se découpe en séquences animées sur les murs de la pièce à peine éclairée.
À l’école du smartphone
À mesure que la soirée s’étire, les visages sont absorbés par les écrans des téléphones. Comme partout ailleurs, les jeunes ont des smartphones, pas dernier cri mais suffisamment bons pour se connecter à Internet avec de petites recharges individuelles 4G. Ils ont des comptes Instagram et TikTok, passent leurs appels en FaceTime, postent des vidéos de leurs échappées à moto, des pluies diluviennes
qui inondent les cultures, de leurs soirées près du feu... Sauf qu’ils n’interagissent avec aucun contenu sonore et que la plupart d’entre eux navigue sur ces plateformes sans savoir lire ou écrire. Ils
échangent surtout avec leur famille et leurs amis à coup de stories et d’émojis.
Les nouvelles technologies, perçues comme un danger pour le développement linguistique des futures générations partout dans le monde, ont un statut différent ici. S’il est impossible de prédire quel effet elles auront sur la langue des signes des Bédouins, elles leur permettent notamment d’échanger par
caméra interposée avec des gens qui ne vivent pas dans le village. «Or, plus il y a d’interactions, plus une langue devient structurée et donc conventionnelle », rappelle avec précaution Wendy Sandler.
Ces gars-là n’ont pas été scolarisés, ou très peu.
« J’ai envoyé les grands à l’école au début, mais les professeurs ne peuvent rien faire pour eux, s’agace Husseina. Moi, je veux quoi pour mes enfants ? Le plus important, c’est qu’ils s’adaptent, qu’ils sachent
tout faire de leurs mains, qu’ils se débrouillent. S’ils ont ça, ils s’en sortiront dans la
vie. Je ne peux rien espérer de plus. »
En Égypte, la scolarité est basée sur le tout par cœur : les mêmes leçons, les mêmes
chansons, lues et récitées, encore et encore. Une approche qui rend particulièrement difficile la scolarisation des enfants sourds et muets. Il y a pourtant bien
l’école gouvernementale d’Assalah, à une soixantaine de kilomètres, où une classe
leur est réservée depuis 2017. Un portail en fer, peint aux couleurs du drapeau égyptien, s’ouvre sur une cour en béton où deux arbres fétiches trônent face à un bâtiment rose décrépi. Le long des coursives, des tables et des bancs désossés s’entassent. Dans une salle décorée avec coquetterie, Rehab, la trentaine pimpante, boit du thé avec ses collègues. Elle n’est pas bédouine ni même originaire d’ici. Elle
y a posé ses valises il y a sept ans, mais elle vient de Suez. Diplômée d’un master en enseignement avec une spécialité pour les enfants ayant des besoins spécifiques, elle rendait visite à son père sur ce littoral de la mer Rouge. Un été, on lui a dit :
« On a besoin de quelqu’un comme toi ici. » Elle n’est jamais repartie.
« Quand je suis arrivée, les classes étaient impraticables. Il n’y avait presque pas de mobilier, de
vieux livres pleins de poussière... J’ai tout viré », se souvient-elle.
Les salles de cours sont restées humbles, mais les murs ont été repeints en blanc et bleu avec des étoiles, et les pupitres bien alignés.
« La première chose que j’ai faite, c’est de créer une classe vouée aux enfants sourds. » Mais elle est rapidement déconcertée : « Je parlais une langue des signes qui ne leur disait rien et je ne comprenais rien à ce qu’ils me racontaient. Il a fallu tout réapprendre. »
En effet, il n’existe pas une langue des signes universelle : chaque région du monde a la sienne. Les Brésiliens, les Russes, les Sud-Africains et les Indiens parlent tous une langue différente. Rehab avait
appris la variante égyptienne de la langue des signes arabe, loin du dialecte bédouin pratiqué dans la péninsule sinaïque.
« Cette classe est devenue un lieu d’apprentissage pour eux comme pour moi. Je leur apprenais l’écriture et les mathématiques, et ils m’apprenaient leur langue. Ça a été dur, mais c’est un très beau cadeau
qu’ils m’ont fait », relate-t-elle.
Pourtant, parfois, Rehab perd un peu espoir. Aujourd’hui, comme bien souvent,
elle chôme.
« L’école est vide. C’est comme ça, il faut accepter que d’un matin à l’autre, on ne sache pas qui viendra. Je n’ai que cinq enfants qui viennent régulièrement. À l’échelle des centaines d’enfants dans le besoin de la région, ce n’est rien. »
À l’image de Husseina, la majorité des Bédouins ne considèrent pas l’enseignement académique comme une priorité. Les premières années, Rehab chaussait ses baskets et embarquait un cahier pour faire du porte-à-porte dans les villages alentour, plusieurs fois par semaine, pour convaincre les parents de lui confier leurs gamins. Mais elle a fini par se résigner. La jeune femme aimerait contribuer au bien-être de
la communauté, mais comment aider sans s’immiscer ni se substituer ?
« C’est pareil avec les oreilles électroniques ! », lâche-t-elle.
Les oreilles électroniques
C’était peu de temps avant son arrivée, en 2016. Rehab vivait encore à Suez, mais Emira, elle, s’en souvient. C’était en avril, un mercredi. L’agitation et la fièvre des grands jours s’étaient emparées de la place de la petite station balnéaire. Des centaines de Bédouins, principalement des hommes, s’amassaient à l’entrée du centre communautaire. Des pick-up étaient venus de toute la presqu’île... Les femmes de l’association avaient préparé de grandes tables avec des dattes, des biscuits, des jus de fruits et des bricoles. La salle de réunion avait même été vidée de son mobilier poussiéreux et serpillée. On avait disposé autant de chaises que possible. Une masse de têtes enturbannées s’étaient faufilées à l’intérieur :
« On vient pour les oreilles électroniques ! »
Arrivée du Caire, cette travailleuse sociale était dans le convoi de l’association Nidaa auquel s’étaient greffés une ribambelle d’officiels du ministère de la Santé et de la Solidarité égyptien, des docteurs, des techniciens et plusieurs gouverneurs de la région. L’entremetteuse de cette réunion avait été Gilly, une ballerine anglaise retraitée, venue passer ses vieux jours au bord de la mer. Interpellée par le nombre
surprenant de personnes sourdes dans son quartier, elle avait pris la vieille Jeep de son mari et avait fait le trajet à travers les plaines sèches jusqu’au plus grand hôpital du Caire pour commander quelques sonotones. « Pour essayer. » Frappée par son récit, une équipe de soignants avait décidé de venir en personne. Emira était de la partie. Peu de temps après, ils avaient débarqué pleins de bonnes intentions mais phagocytés par tout le barda du ministère, qui voulait se donner de grands airs. Pendant trois jours, ils avaient examiné les oreilles de chaque Bédouin qui se présentait.
« Oh, tu aurais dû voir ça, c’était fantastique ! se souvient Gilly. J’ai vraiment eu
l’impression d’être à la manœuvre de quelque chose d’utile et d’extraordinaire ! »
L’octogénaire me tend les prospectus, les modèles de tests et les notes qu’elle avait consignées dans un carnet. Au total, cinquante-deux personnes – celles dont la surdité n’était pas trop profonde – avaient été jugées éligibles à l’obtention d’une aide auditive. Après la confection des appareils dans la capitale égyptienne, l’association était revenue quelques semaines plus tard pour les distribuer. Au club
communautaire d’Assalah, on a conservé précieusement la liste des bénéficiaires
sur un ordinateur obsolète.
« Pourtant, je n’ai vu personne qui soit équipé », osé-je objecter auprès de la directrice.
Silence.
Le petit bout de femme british à mes côtés tire discrètement sur ma manche et me glisse:
« Personne ne les a jamais portés... »
« Ça a été un échec, m’expliquera plus tard Emira. Nous n’étions pas bien préparés. Les
Bédouins ont montré un vrai intérêt, nous étions tous très enthousiastes, mais on s’est
rapidement rendu compte que les contraintes de tels équipements ne coïncidaient pas
avec leur mode de vie. Nous avons été naïfs : comme s’il suffisait de donner des appareils à des sourds pour que soudain, ils deviennent entendants. Ça ne marche pas comme ça. Il aurait fallu rester à leurs côtés, leur apprendre à s’approprier ces sensations nouvelles, leur proposer des thérapies de l’écoute et de la parole. Ça n’a pas été fait », dit-elle, amère.
D’un doigt moite, je parcours la liste des personnes qui ont reçu ces aides auditives...
« Mohamed Abu Garab et sa famille. À Safah. »
« Pour parler quelle langue ? »
Quelques jours plus tard, de retour dans le petit salon aux murs bruts désormais si
familiers. Husseina me regarde interloquée :
« Oui, les oreilles électroniques, elles sont là ! » dit-elle en m’entraînant dans la chambre. Personne dans la famille ne les avait jamais mentionnées. Dans la pièce sombre, encombrée de couvertures jetées
au sol pour le couchage des enfants, elle s’accroupit et farfouille un moment dans ses affaires. Entre ses bijoux et quelques objets auxquels elle est attachée, elle sort quatre boîtiers un peu poisseux et rayés.
« Je t’en prie. On y tient beaucoup, je sais que ça a une grande valeur », dit-elle en passant sa manche sur les écrins.
« Mais personne ne les porte ? Pourquoi ? »
« Ça ne marche pas bien et ce n’est pas pratique. Pour les enfants, c’est difficile : ils traînent dans la poussière, font toujours plein d’acrobaties, ils risquent de les perdre ou de les casser. »
Mohamed non plus ne porte pas le sien.
« Il est trop vieux, il a passé toute sa vie sans. Pour lui, c’est insupportable, ça fait du bruit dans sa tête, ça fait “ouh ouh” ! »
Le chef de famille se faufile par l’entrebâillement de la porte et indique le signe de la douleur : un poing qui se déploie comme une explosion près de sa tête.
« Et puis, pour quoi faire ? renchérit Husseina. Pour parler quelle langue ? Le dialecte bédouin
? Il ne le connaît pas ! Pourquoi se compliquer la vie alors qu’on n’a aucun problème pour communiquer ? »
Gilly, elle aussi, est sur le pas de la porte. À la fois déconfite et émerveillée.
« Tu vois, c’est une leçon de vie qu’ils nous donnent. Parfois, tu penses bien faire ou tu crois
aider, mais encore faut-il comprendre ce que les gens veulent réellement. Leur solidarité l’a emporté sur le reste. Ils n’ont besoin de personne d’autre, ils sont en paix."